13 février 2007

Spécial Saint Valentin

La Saint Valentin a un sens bien particulier pour ce vieux Tisseur. C'est l'occasion pour lui de se souvenir de Gwen, avec une émotion qui pourrait sembler ridicule pour le lecteur, car, finalement, est-on censé s’émouvoir d’un comic ? Est-on même simplement censé avouer nos émotions ? Difficile en tout cas de les contrôler lorsqu'il s'agit de cette pauvre Gwen Stacy et de ce qu’elle symbolise pour le Monte-en-l'air, pour nous tous presque.

Ami lecteur, je vais la faire longue. Pas pour t'expliquer quelque subtile variation que tu n’aurais pas pigée, non, juste parce que, parfois, certaines personnes, même fictives, méritent que l’on parle d’elles en prenant un peu de temps. Gwen est de celles-ci.
Nous l’avons tous connue, au moins un peu. Il m’arrive parfois de la regretter, même si des Mary Jane l’ont remplacée. Spidey, lui, s’arrange pour lui rendre hommage chaque année, à sa façon. Le jour de la Saint Valentin. Il… se débrouille, cet idiot, pour jeter une rose du haut d’un pont… « du » pont. Celui qui lui a coûté la vie. Pfff, pathétique ! Et totalement et effroyablement émouvant. Ceci nous est conté en détail dans Spider-Man : Blue. Les titres de cette mini-série sont éloquents : My funny Valentine, Let’s fall in love, Anything goes, Autumn in New York, If i had you et All of me. Sortez vos mouchoirs et allez me chercher Julia Roberts ou une pintade équivalente, pouah !!

Mais finalement, bah, Jeph Loeb et Tim Sale parviennent quand même à rendre ce retour en arrière plus agréablement nostalgique que stupidement pleurnichard. Les covers déjà, magnifiques (bizarrement, c’est la moins jolie qui est en couverture du reprint paru en 100% Marvel, mmm, question de goût sans doute), le dessin, un peu rétro, l’histoire, utilisant habilement des moyens originaux mettant le lecteur au centre des souvenirs d’un Parker désabusé et profondément sincère. Le bleu enfin, présent comme un spleen nécessaire et colorant les faits d’une teinte nouvelle. Le style graphique de Sale est simple mais surtout pas simpliste. De par son économie de détail, il parvient souvent à donner la liberté à tous les lecteurs de se retrouver dans ses traits tout en réussissant l’exploit de ne pas donner dans le « minimum syndical ». Un tour de force ! Loeb n’est pas en reste (rien à voir avec Caroline hein, comprenne qui pourra). Parker a tellement l’habitude de pleurnicher et de jouer au poissard de service qu’il faut être particulièrement inventif pour nous faire, encore, nous apitoyer sur son sort de super-héros malchanceux. Ces deux bougres y parviennent. Non pas en nous ressassant un Spidey enivré de doutes et de misères passées, mais en nous montrant le regard, adulte et dur, d’un homme qui se retourne sur sa jeunesse et apprend à accepter ce qui a changé et ne reviendra plus. Ce ne sont plus des jérémiades mais bien des mots, comme des baumes sur des blessures qui devaient, enfin, en finir de saigner et devenir de belles et fines cicatrices.

Si Marvel a réussi une chose en plusieurs décennies d’histoires, c’est bien celle-là : ne jamais ressusciter Gwendolyn. Car, au final, et malgré la colère des fans, la mort de Gwen a fait plus pour l’identification et la fidélisation au héros que n’importe quel combat. Spider-Man, le vrai, celui des comics, nous ressemble car, quoi qu’il arrive, il a perdu Gwen comme nous avons nous-mêmes perdu notre innocence ou d’autres choses. Il est certes dangereux de jouer avec ce côté humain des "Heroes", mais il serait suicidaire de ne point le faire. Marvel réussit parfois cet exploit d’allier pouvoirs et fragilité, costumes ridicules et émotions bien réelles, irréalité des combats et sincérités des sentiments.
On a en vu tellement… des centaines de scénaristes et dessinateurs ou coloristes, des milliers (oui, milliers !) de personnages, des décennies d’évolution, d’aventures, de méprises, d’attentes, de joie et de fureur. Et parfois, la lassitude. Et puis, il suffit d’une phrase, d’une case, d’un trait plus sombre ou d’une tirade illuminée, et c’est reparti. Blue aurait pu être la mini-série de trop dans le genre « Spidey déprime », « Spidey va chez son psy », « Spidey pense au suicide », « Spidey est triste en pensant à sa vieille tante à l’article de la mort », « Spidey, blablabla» aaaah stop !! (in the naaame of love, before you break my heaaart… heu, non pardon, je m’égare ! Diana, sors de mon corps !!) Oups, voilà, ça va mieux. (les Supremes, sortez aussi ! Sisi ! Allez ! Bon, ok, merci…) Donc, oui, ça aurait pu être tout pourri (c’est ce que je disais en gros) mais, ben, non ! C’est tout bien.

Cela me fait penser à cette histoire de Daredevil (dont la fin a également été republiée en 100% Marvel il y a quelques mois) où Karen Page meurt et où le démon sans peur en vient à se demander si tout cela vaut la peine… le type qui lui remontera le moral, en lui rappelant qu’il a sauvé un bébé, malgré tous les carnages, sera un certain… Spider-Man. Là, nous avons droit à du Kevin Smith (le réalisateur qui a fait Clerks, Dogma, Chasing Amy…) et à du Joe Quesada himself. Le fameux « homme sans peur » n’est pas sans souffrance. Il rejoint parfaitement dans cet arc le Spidey de « Blue ». Un Spidey si perdu qu’il en vient à confier son histoire à un simple dictaphone. Juste pour qu’une trace persiste. Une trace de l’indicible. Une trace de ce qu’il ne peut confier à personne, et surtout pas à ceux qu’il aime. Une trace de ce qui n’est plus et que jamais, personne, ne pourra remplacer. Ce n’est plus une question d’amour, de compréhension, c’est au-delà de tout.
Nous avons tous perdu une Gwen (ou un John, ou un pays, ou des illusions, ou je ne sais quoi)… mais rares sont ceux qui ont pu magnifier cette perte autant que certains artistes Marvel l’ont fait. On sait tous comment ça va se terminer, mais on y croit quand même. Pour nous, ça s’appelle la vie. Dans les comics, ça s’appelle le talent. Et entre les deux, il y a du beau. Un endroit où les larmes ruissellent sans irriter la peau. Où la lumière coule sans éblouir. Où la mort de Gwen a un sens. Où une MJ nous consolera. Où nous pourrons tout accepter. Pendant longtemps, j’ai cru que Gwen Stacy était un faire-valoir, un pâle souvenir, un poids mort. C’est tout le contraire. Elle est de ces pertes qui nous font avancer, nous qui restons, ici, sans elle. Elle est de ces faiblesses qui se transforment un jour en force, lorsqu’on les regarde vraiment. Elle est de ces choses qui, plus que jalonner un chemin, le façonnent.

« Chaque année, le jour de le Saint Valentin, je viens à cet endroit. Discrètement. Personne n’est au courant. C’est pour me souvenir d’une femme qui comptait tellement pour moi que je voulais passer ma vie avec elle. J’ignorais qu’en fait, c’était elle qui allait toujours rester à mes côtés. »
Spider-Man (sous la plume de Jeph Loeb)

« Les gens restent tant que vous vous souvenez d’eux. »
Spider-Man (sous la plume de Jeph Loeb)

« Toute la nuit j’ai préparé un éloge. Mais comment rendre hommage à Karen à travers ces gribouillis mouillés de larmes ? Comment puis-je dire à ces gens tout ce qu’était Karen et ce qu’elle représentait pour moi ? Non. Il n’y a pas de mots. »
Daredevil (sous la plume de Kevin Smith)