27 novembre 2007

L'étrange silence des flocons

En 2005 sortait Echo dans la collection Marvel Graphic Novels. Ces cinq épisodes tirés de la série Daredevil sont signés David Mack et sont devenus mythiques. Ils ne peuvent pas, en tout cas, vous laisser indifférents.

Maya Lopez est la fille d'un indien travaillant pour Wilson Fisk, dit le Caïd. Elle ne parle jamais et se contente de dessiner. C'est bien suffisant pour son père qui l'aime plus que tout et parvient sans peine à communiquer avec elle. Mais pour les autres, c'est anormal. On la pense d'abord attardée avant de mettre un nom sur son mutisme : surdité. Elle va alors apprendre un nouveau langage car, dans ce monde du silence qu'est l'univers de Maya, il existe des milliers de façon de communiquer...

Si vous vous attendez à une histoire classique de super-héros, vous allez être déçus. Il s'agit ici en fait d'une introspection douce-amère se concentrant uniquement sur le parcours de la jeune fille connue aujourd'hui sous le nom de Echo. Ce qui surprend d'ailleurs, à l'ouverture de cet ouvrage, c'est surtout la stupéfiante beauté et l'originalité de la forme graphique. On pourrait même penser dans un premier temps qu'il s'agit d'un artbook tant le texte, pourtant présent, est habilement intégré au dessin.

Il y a deux façons d'aborder cette oeuvre. Soit l'on souhaite lire absolument des cases parfaitement agencées et remplies de classiques phylactères et là, le lecteur risque de se faire mal à se forcer ainsi la vue, soit l'on accepte dès le départ de se faire bousculer par Mack et l'on risque d'être agréablement surpris. Car, cette mise à mal des techniques narratives classiques a bien un but. L'auteur agence ses dessins d'une manière qui peut sembler chaotique de prime abord, il laisse des petits bouts de phrase un peu partout, change de lettrage, nous oblige à retourner le livre dans tous les sens, il griffonne, déchire, disperse des lettres de scrabble, ajoute des indices, superpose et finit par nous faire perdre nos repères classiques comme... si nous avions perdu un sens. Car c'est là que David Mack veut en venir, en nous désorientant ainsi, il nous fait pénétrer un peu (toute proportion gardée évidemment) dans le handicap de Maya. Et tout comme elle doit appréhender le monde sans le confort apporté par le son, nous sommes obligés de plonger dans ce comic sans le confort de nos repères habituels.

L'intelligence de la narration est loin d'être la seule qualité présente ici. David Mack nous parle, à travers ce personnage, du métier de conteur avec passion et poésie. De la même manière, il aborde la culture amérindienne avec une fascination et un respect sincère débarrassé du sentiment de culpabilité "obligatoire" que certains voudraient imposer dès qu'une civilisation est observée par des yeux occidentaux. Même l'enfance de Maya, pourtant difficile, n'est pas vulgairement pleurnicheuse mais devient un pur moment de poésie, comme lorsque son père lui explique que la pluie fait du bruit et que la petite demande alors si les nuages, les flocons de neige ou les arcs-en-ciel en font aussi.

De sympathiques trouvailles parsèment également le récit, comme les signes de la langue des sourds ou encore ceux des amérindiens. On sent le travail minutieux de Mack derrière chaque planche. Et à travers deux ou trois anecdotes, l'on finit même par apprendre des choses et se mettre à réfléchir (bah alors, les fans de comics ne sont pas des abrutis ?? ;o)). Ainsi, l'on découvre que dans le langage des signes, "penser" se signe avec les doigts de la main droite portés sur le front, alors que le même mot, dans le langage des signes amérindiens, se signait la main sur le coeur, car les indiens croyaient que les pensées venaient de là... ah ben oui, je vous avais dit que c'était beau hein ! ;o)
Quant à la morale, car il y en a une, elle est à l'image de cette histoire. Délicate, subtile. Et suffisamment bien pensée pour éviter les clichés ou le côté donneur de leçons.

Une oeuvre magnifique, d'une rare maîtrise et d'une grande beauté, qui dépasse complètement le cadre des comics.


Galerie
Même s'il faut avant tout se plonger dans la trame narrative de Mack et s'accorder un vrai moment de lecture pour goûter pleinement le nectar visuel de Echo, je ne résiste pas au plaisir de vous en montrer quelques planches.













"Mon nom est Maya Lopez. Voici mon histoire. Ça s'appelle Echo. Elle n'est pas faite de mots. Mais de mouvements et de souvenirs. De formes et de sentiments. Quand ça se passe en mots, je n'ai pas le son des mots mais la couleur. Le caractère et le sens de ces mots-mystères. Mon histoire est tout en musique. Parfois lente et maladroite. Comme des petits doigts tâtonnant sur des touches usées. Ma vie ne se joue pas sur des notes mais sur les silences qui les entourent. C'est là que la magie opère. C'est dans ce silence que vous me trouverez."
Maya Lopez, sous la plume de David Mack.