07 octobre 2008

We3 : adorables bestioles et ultra-violence

En 2006 était publiée la version française de We3, une oeuvre aussi originale que poignante qui mérite bien de figurer parmi les comics les plus réussis de ces dernières années.

Bandit, Tinker et Pirate auraient pu continuer à couler des jours paisibles au sein des familles qui les aimaient, malheureusement, ils ont été enlevés. Aujourd'hui, ils ne sont plus que des numéros. 1, 2 et 3 sont des prototypes destinés à atteindre l'objectif du "zéro mort" sur les champs de bataille humains. Implants, exosquelettes et améliorations en tout genre ont fait d'eux un véritable arsenal sur pattes. Ils ont même acquis un langage basique, une intelligence presque... humaine.
Quand les tests se terminent et que la deuxième phase s'engage, 1, 2 et 3 deviennent obsolètes. Sacrifiables. L'une des scientifiques responsables du projet, prise de remords, les laisse s'enfuir. C'est alors toute l'armée US qui se jette à leur poursuite. Aidée, bien sûr, par quelques molosses de guerre. 1, 2 et 3 vont devoir se battre. Encore. Pour leur survie mais aussi pour retrouver le chemin de ce qu'ils appellent, parfois, "maison".

Voici une histoire qui risque fort de vous marquer durablement. L'excellent scénario a été écrit par un Grant Morrison dont on connaissait déjà le talent mais qui parvient, ici, à nous toucher peut-être plus encore que d'habitude grâce à quelques petites bestioles, aussi dangereuses qu'émouvantes. Les dessins sont signés Frank Quitely, pas un inconnu non plus donc, qui nous offre un découpage travaillé, des angles de vue originaux, des traits frisant la perfection et, grenade à fragmentation sur le gâteau, quelques scènes qui peuvent aisément figurer parmi les plus spectaculaire jamais vues. Une planche montre, par exemple, un type en train de se faire... "évaporer" par un tir nourri. Les projectiles semblent surgir de la page pour boucher notre champ de vision et ce n'est qu'après un moment que l'on commence à distinguer du sang, des membres, derrière ce pudique brouillard de balles. Sensations garanties.

Un toutou, un catounet et un petit pinpin comme personnages principaux, c'est tout de même un choix bizarre. C'est du moins ce que l'on peut se dire au départ, surtout en voyant la cover arborer des armures très "manga" aux douces et enfantines couleurs pastel. C'est pourtant une habile trouvaille qui fonctionne très bien. Non seulement l'opposition entre l'innocence des animaux et le rôle qu'on leur destine n'en est que plus évidente mais, surtout, le lecteur - à moins d'avoir un putain de coeur de pierre - est cueilli tout de suite.
Les animaux ne sont pas choisis au hasard d'ailleurs. Ils représentent, à leur façon, ce qu'il y a de plus proche de l'homme (le chien), de plus magnifiquement indépendant et attachant (le chat) et de plus fragile (le lapin). Le danger évident serait de verser dans l'anthropomorphisme et, en cherchant la corde sensible, de nous prendre pour de gentilles nouilles trop émotives. Pourtant, le risque est évité et c'est presque l'inverse qui est mis en scène, car à travers la perte de leur "animalité", c'est bien de la perte de l'humanité - ou de ce qu'elle devrait être - qu'il est question.

Bien des dérives sont possibles sur l'interprétation du sens de cette série. Il n'est pas question d'en faire un pamphlet anti-militariste (l'homme est ainsi fait qu'il a besoin d'avoir des flingues tout le tour du ventre pour calmer les ardeurs de ses voisins) ni d'en profiter pour sacraliser l'animal au-delà du bon sens (certaines expérimentations, si cruelles soient-elles, doivent être tentées si elles peuvent sauver des vies). Par contre, si l'on quitte les fanatismes idéologiques de tout bord, l'on peut se laisser aller à méditer sur la place de l'animal dans la société (même celui qu'on bouffe, un poulet, c'est moins mignon qu'un chaton, mais c'est pas une raison pour l'élever en batterie) ou sur celle de l'homme, qui corrompt tout et se donne bonne conscience pendant cinq minutes en signant une pétition contre la corrida (sans même connaître les tenants et aboutissants de cette pratique) puis sans va joyeusement reprendre son rôle de connard absolu au volant de sa Renault en roulant, sans le faire exprès évidemment - les imbéciles ne font jamais rien exprès - sur la première bestiole qui traverse une rue un peu trop droite et trop longue. Les petites habitudes à la con tuent bien plus que les "grandes causes". Mais qui se préoccupe des petites habitudes à la con ?
Quant à la "transformation" d'animaux en bêtes de guerre, elle existe déjà. Elle n'a pas eu besoin de s'encombrer de la science ou de l'armée. Il suffit d'un maître violent et abruti pour qu'un chien devienne un tueur. Quand cela arrive, on pique le chien. C'est sûr qu'il faut bien faire quelque chose, m'enfin, quand un mec bute quelqu'un avec un flingue, on ne s'en prend pas à la balle tout de même. Peut-être parce qu'elle n'a pas de poils ?

Cette oeuvre Vertigo, d'une centaine de pages, est éditée par Panini dans un très beau format Graphic Novel. Elle coûte 16 euros et c'est vraiment très peu en comparaison de la qualité du travail fourni ici et du talent des auteurs.

"L'homme est le seul animal qui rougisse ; c'est d'ailleurs le seul animal qui ait à rougir de quelque chose."
George Bernard Shaw