22 janvier 2009

La Pro : du trottoir au super-héroïsme

Petit coup d'oeil sur une parodie décapante signée par un auteur habitué à ne pas faire dans la dentelle. Moins de 18 ans s'abstenir. 

C'est une prostituée. Elle a un gosse à nourrir, des clients à satisfaire et une vie passablement glauque. Un jour, un être cosmique souhaitant mener une petite expérience sur l'héroïsme va la doter de super-pouvoirs. Elle est maintenant plus rapide, plus forte, elle peut voler... mais est-ce suffisant pour changer vraiment ?
En rejoignant la Ligue d'Honneur, elle va être confrontée à un autre monde, policé et respectable en apparence mais loin d'être parfait. Peut-on changer de vie en endossant un autre costume ? En a-t-elle seulement envie ?

Et voici l'ami Garth Ennis de retour (façon de parler, cet album datant de 2003) dans une parodie très trash, ce qui n'étonnera guère ceux qui connaissent le bonhomme. Si le scénariste est parfois considéré uniquement comme un gros bourrin, l'on voit tout de même ici, derrière les scènes osées et les gros mots, poindre une vision anticonformiste et acide qu'il confirmera dans d'autres oeuvres comme The Boys (dont le tome #2 est paru ce mois-ci) ou Preacher. Les dessins, de fort bonne facture, sont l'œuvre d'Amanda Conner.

L'entrée en matière est directe, avec une scène explicite décrivant les "conditions de travail" de l'héroïne principale. Très vite, l'on bascule dans la franche parodie avec une Ligue d'Honneur s'inspirant des personnages de DC Comics. Le Saint campe un Superman propret et quelque peu niais, Le King et le Sous-Fifre forment un duo très tendancieux librement inspiré de Batman & Robin, Le Citron Vert remplace Green Lantern dans un style très hip-hop, bref, tout le monde en prend pour son grade, Wonder Woman et Flash ayant également leurs pendants.
Il faut l'avouer, le cocktail, à base de fellations, d'hémoglobine et de langage de charretier, est corsé et est à déconseiller aux âmes sensibles. Pourtant, malgré une forme très..."rock n'roll", le fond est loin, comme souvent avec Ennis, d'être stupide. L'on sent au contraire une critique très acerbe du politiquement correct à travers la mise à mal des mythes super-héroïques classiques. Mieux encore, l'auteur s'autorise même un début de réflexion sur le pouvoir et son apparente incapacité à changer les choses. Ainsi, alors que l'un des personnages se vante des périls qu'il a pu vaincre dans sa carrière, la Pro a cette réflexion douloureuse : "dommage que vous ne puissiez pas faire en sorte que je ne suce plus de bites pour nourrir mon gosse." La sentence est cruelle mais loin d'être gratuite, quant au côté brut du style, il est presque ici nécessaire, tant pour crédibiliser ce personnage malmené par la vie que pour bousculer des oreilles (ou des yeux dans notre cas) habitués à recouvrir les vilaines blessures de notre société par de beaux mots bien plus acceptables.
Bon, bien entendu nous ne sommes pas ici dans un traité de philosophie, mais tout de même, pour qui sait voir au-delà des apparences, Ennis devient alors plus qu'un scénariste un peu bourru.

Ceci dit, le but de la manoeuvre reste essentiellement de divertir. Vous aurez ainsi l'occasion de voir ce que donne une éjaculation de surhomme par exemple. Eh, c'est logique non ? Super vitesse, super force, super éjac ! Et gros dégâts. ;o)
Une version française de La Pro est disponible aux Editions USA. On peut encore trouver assez facilement l'ouvrage d'occasion et à un prix abordable. La traduction aurait mérité un plus grand soin, l'album comportant tout de même son lot de fautes de frappe ou même de sens ("peut" au lieu de "peu", "sensée" à la place de "censée"). Il est tout de même effarant de constater à quel point un très grand nombre d'éditeurs semblent se désintéresser de la syntaxe et de leur image de marque. Une telle légèreté dénote un manque total de respect envers les auteurs que l'on traduit, les lecteurs que l'on vise et même envers son propre travail. Cela peut paraître beaucoup d'emportement pour quelques fautes mais je rappelle deux choses importantes :
- une cinquantaine de pages de BD, ce n'est pas le bout du monde au niveau du volume de texte à traduire et relire...
- les livres sont la manifestation tangible de la langue, ils sont les églises d'un Dieu qui permet de communiquer, apprendre, échanger, construire. Si nous les considérons comme des torchons et appauvrissons leur contenu, c'est l'ensemble de nos capacités à réfléchir ou formuler le monde qui diminue. Les fautes sont un bruit de fond, et lorsque le bruit est trop fort, le propos est inintelligible. Autrement dit, oui, il y a des coups de pied au cul qui se perdent. 

C'est drôle, c'est osé et c'est loin d'être bête. Comme le dirait Ennis sur la planche finale, c'est déjà pas mal.

"La prochaine fois que je dis merde ou putain ou trou du cul ou bite, jetez un coup d'œil par la fenêtre. Je vous parie cinquante dollars que le monde ne s'arrête pas de tourner."
La Pro, sous la plume de Garth Ennis.