17 avril 2009

Quand les vivants s'effondrent

A l'occasion de la sortie très prochaine (début mai) du huitième tome VF, il m'a paru souhaitable de faire un point sur l'excellente série The Walking Dead. L'article qui suit est la suite de Quand les morts marchent, un premier post vers lequel je vous conseille de vous tourner si vous ne connaissez pas cette histoire et ne souhaitez en avoir qu'un aperçu.
Attention : bien que je tente au maximum d'éviter les spoilers, ce qui suit contient des informations de nature à gâcher votre plaisir de lecture si vous n'avez pas lu les huit premiers tomes (ou les 48 premiers épisodes VO).

Il s'en est passé du temps depuis que Rick s'est réveillé dans un hôpital pour constater que le monde avait changé. Rick a dû se battre. Pour survivre, pour retrouver les siens, pour sauver ce qui pouvait l'être. Personne n'était préparé à ça. Ni les hommes, ni les femmes. Ni les criminels, ni les flics. Et encore moins les enfants. Mais tous sont embarqués dans l'horreur. Les morts marchent. La civilisation n'a plus cours.
Pendant un temps, c'est l'accalmie - relative - grâce à la protection qu'offre une prison, nettoyée de certaines présences malsaines. Mais rien ne dure jamais. Et si survivre s'avère compliqué, le plus dur reste encore de trouver une réelle raison de continuer à vivre. A s'imposer... une vie de souffrance.

Nous allons bientôt atteindre, en VF, le mythique numéro #50 de la série. Le prochain volume, publié par Delcourt, contient les épisodes #43 à #48 et s'avère crucial pour l'avenir du titre. Tout va changer. Je vois certains esquisser déjà un sourire en coin tant cette promesse est courante et peu suivie d'effets dans les comics mainstream. Néanmoins, ici, Robert Kirkman est seul maître du jeu et compte bien aller jusqu'au bout de sa démarche initiale qui était, rappelons-le, de nous conter une histoire sur le très long terme, en essayant de voir ce que le destin réserve aux personnages lorsque, normalement, un livre ou un film prennent fin. C'est donc presque implicitement la promesse de s'affranchir des règles traditionnelles de l'on-going. Et le pari est tenu.
Pendant longtemps, les protagonistes prennent place dans la fameuse prison. Bien que s'y déroulent pas mal d'évènements (et pas toujours des plus joyeux), il en découlait une impression de voie sans issue alors que le monde entier pouvait faire office de vaste aire de jeu et d'inspiration. De la même manière, certains personnages avaient acquis, dans l'esprit des lecteurs, un statut de quasi "intouchables". Le tome #8 de la VF met fin à ces deux constantes de lieu et de héros immortels. Et c'est dramatique. Dramatique dans le bon sens du terme, heureusement. ;o)

Car le lecteur va souffrir. Souffrir de voir les efforts du groupe réduits à néant, souffrir de voir l'espoir de normalité s'évaporer à la première tempête, souffrir de voir des gens, auxquels nous nous étions attachés, mourir pour de bon. Le virage est drastique, la manière violente, mais là où un One More Day prend le lecteur pour un benêt, Kirkman, lui, nous traite avec respect, en tant qu'adultes intelligents et doués de raison.
Ces épisodes charnières sont ahurissants de tension mais ne nous y trompons pas, ce déchaînement d'action n'est possible que grâce à une construction, minutieuse, de chaque personnage. Chaque tête qui tombe nous déchire le coeur parce que nous connaissions ces gens. Nous avions appris à les aimer, au moins un peu, même pour les plus secondaires d'entre eux nous avions une forme d'attachement. En cela Kirkman fait ce que tout bon auteur, à mon sens, doit faire : nous prendre par les sentiments pour, seulement ensuite, nous balancer les coups. Avec cette folle mais indispensable promesse que rien ne les effacera.

Ayant un peu d'avance sur la VF, je peux vous dire que l'ambiance de la série change du tout au tout, forcément. L'on peut en déduire que Kirkman est un type qui ne fait pas dans la facilité, l'on peut aussi admettre qu'il respecte, sinon ses lecteurs, au moins son oeuvre. Bref, tous les signes d'un grand. Et surtout, malgré le fait que d'un point de vue scénaristique, ses choix soient les meilleurs dans ce cas précis, je n'en regrette pas moins certains de mes "chouchous" et j'ai grommelé, presque les larmes aux yeux, "putain, non, pas ça !" en lisant ces planches et en croyant, jusqu'au dernier moment, que tout allait se régler comme dans un bon vieux Amazing Spider-Man. Mais non. The Walking Dead, c'est un comic sur la vie et ses réalités plus que sur la mort et ses supposées fantaisies.

Même si l'on n'apprécie guère le genre horrifique ou "survival", cette oeuvre est un incontournable du comic voire du livre tout court. Parce que, plus qu'une mise en scène catastrophique de la fin du monde, c'est à une étude du comportement individuel en situation de crise que nous assistons. Et ce comportement est parfois magnifique, parfois cruel, il nous laisse un goût amer en bouche et quelques ratés au coeur. Rick, Lori, Tyreese, Carl, Michonne ou Patricia nous ressemblent. Pas seulement grâce au talent de Charlie Adlard. Et un peu trop peut-être pour que nous admettions les aimer vraiment ou les détester en bloc. Suffisamment en tout cas pour que nous puissions continuer à trembler pour eux. Enfin... ceux qui restent. Car, là aussi c'est un fait, les pages de présentation, en début de volume, finissent par se couvrir de plus en plus de portraits grisés (signe que le personnage en question est décédé dans la série). Et tirer un trait sur les gens, c'est à la fois ce qu'il faut faire dans une bonne histoire et aussi ce qu'il y a de plus dur à admettre dans la vie. Et tant que des écrivains nous pondront des fictions pareilles, pour nous prendre à la gorge et aux tripes, alors sans doute que nous oublierons, au moins pour un temps, la véritable horreur, celle qui sévit de ce côté-ci des pages... sans aucun scénariste pour justifier les larmes.

Une oeuvre majeure dont la qualité ne se dément pas sur la durée et dont les ventes, aux US comme ici, permettent de penser que le public a soif non pas forcément de morts-vivants mais plutôt d'auteurs libres et inspirés.

"Tu ne vas sans doute pas te plaire ici. Il y a des gens sympa, au début ils sont super... mais ils sont là, à te juger. Tu te plantes une fois... et c'est fini pour toi, plié. J'ai essayé de me suicider, sérieux. Ça n'a pas marché, comme tu le vois. Mais j'ai essayé. Ils ne me laisseront pas l'oublier. Je le vois dans leurs yeux... ils n'ont plus aucun respect pour moi."
Carol, quelques secondes avant sa mort, sous la plume de Robert Kirkman.