29 juin 2009

Marvel : du crossover classique aux "events" modernes

Les lecteurs vivent maintenant, en ce qui concerne la Maison des Idées, au rythme des évènements, souvent importants, qui s’enchaînent fort rapidement, année après année. Comment a évolué le concept de "crossover" ? Quels sont les risques à trop tirer sur une corde réputée fragile ? Petite analyse d’un phénomène incontournable pour les géants de l’édition.

Un crossover, précisons-le, est une rencontre organisée entre des personnages ou des univers de séries, voire même d’éditeurs, différents. Le procédé n’est pas tout jeune (Spider-Man a déjà rencontré Superman il y a très longtemps) et se décline même dans d’autres media, que ce soit au cinéma (avec par exemple Aliens vs Predator) ou encore dans les séries TV (citons au hasard NCIS/JAG).
Chez Marvel, l’on considère en général les fameuses Guerres Secrètes (récemment rééditées en France) comme le premier crossover historique de l’éditeur. Il est vrai que la mini-série accueille de nombreux personnages et permet donc de ratisser large au niveau des fans. Pourtant, il s’agit d’un titre publié à part et non d’un crossover "transversal" (et plus classique dans sa conception).
Par transversal, j’entends "publié dans des revues différentes". L’avantage pour l’éditeur est dans ce cas évident puisque cela lui permet de forcer gentiment la main aux lecteurs qui avaient pour habitude de se focaliser sur un seul titre. Les exemples de ce type de crossover ne manquent pas. L’on peut citer Onslaught qui, dans les années 90, va se dérouler dans un très grand nombre de séries : The Avengers, Amazing Spider-Man, X-Men, Wolverine, X-Force, Fantastic Four et j’en passe ! Et si un fan du Tisseur tombe accro du Griffu au passage, la manœuvre n’aura pas été vaine.

Parfois, les crossovers voient tout de même leur champ réduit à un domaine plus précis. La fort longue Saga du Clone par exemple va se contenter de monopoliser les titres consacrés à Spider-Man (à l’époque Web of Spider-Man, Spectacular Spider-Man ou Peter Parker : Spider-Man). Là encore, si certains puristes en étaient resté à Amazing, les voilà invités à faire un petit détour occasionnel par les autres publications.
De ce fait, la démarche est parfois considérée comme vénale. Il est évident que Marvel a pour but de vendre ses comics, tout comme le boulanger a pour but de vendre son pain ou ses croissants. Sur le fond, il n’y a donc rien de honteux. Sur la forme, le procédé fait encore aujourd’hui râler, et pas toujours à juste titre. Pour parler de ce qui se passe de ce côté-ci de l’atlantique, signalons que la VF (parfois fortement mise en cause ici même pour sa qualité) a un avantage indéniable : celui d’absorber, parfois totalement, le surcoût éventuel d’un crossover.
Prenons l’exemple, toujours arachnéen, de The Other. L’histoire est publiée, en 2005/2006, dans Amazing Spider-Man, Friendly Neighborhood Spider-Man et Marvel Knights : Spider-Man. Pour bénéficier d’une saga complète, le lecteur américain doit donc tripler son budget mensuel s’il n’achetait habituellement que la série historique du Monte-en-l’air. En France, le lecteur gaulois, prompt à ronchonner, ne verra pourtant aucune différence financière puisque l’ensemble est publié dans la revue Spider-Man (vendue alors 3,90 €).

Mais ce genre de crossover classique, bâtissant une trame se déroulant dans de nombreux comics différents, tend à se raréfier. Aujourd’hui, bien que le terme crossover soit souvent employé, la mode est à "l’évènement". La subtilité n’est pas que sémantique puisque, techniquement, la différence de traitement est notable. Il s’agit en fait de conter l’histoire principale dans une mini-série indépendante sur laquelle vont s’articuler des tie-ins. Ces derniers n’étant pas forcément indispensables à la compréhension globale du récit, le surcoût éventuel pour le lecteur est donc minime. La démarche est de surcroît plus élégante, le lecteur ayant alors l’impression justifiée que l’on ne lui force plus la main pour l’achat de titres qu’il délaisse d’habitude.
Pour l’éditeur, le pari est un peu plus risqué. Il ne s’agit plus de découper simplement une histoire en chapitres disséminés aux quatre vents mais de susciter un réel intérêt permettant non seulement de vendre la série phare mais, si possible, le maximum de récits liés.

Dans les exemples modernes, l’on commence avec House of M. Le risque est minime, la série étant courte et ses répercussions mineures bien que réelles. La vitesse supérieure est enclenchée avec Civil War. La série principale dure plus longtemps, les tie-ins sont bien plus nombreux et, surtout, les conséquences vont être importantes et durables (l’éditeur met également en place à cette occasion son concept des Front Line, une déclinaison plus « humaine » des évènements à travers le point de vue des journalistes et des quidams).
Le sujet étant particulièrement riche, la mayonnaise prend et, très vite, les fans vont se lancer dans des joutes sur le Net pour défendre « leur » camp. Cap ou Iron Man, la rébellion ou la loi, le concept du super-héros à l’ancienne ou les réalités sociales et politiques appliquées aux surhumains. Faire s’approprier un sujet par le lectorat, c’est le stade ultime d’un scénario réussi. Les ventes étant au rendez-vous, la recette va se décliner.
Marvel poursuit par World War Hulk. L’intérêt de la série est bien moindre mais elle est précédée de petites perles comme Planet Hulk qui, finalement, s’inscrivent dans le concept d’évènement et non de crossover bien délimité dans les séries et le temps.
A l’heure actuelle, nous sommes, en France, en plein dans Secret Invasion, un autre vaste évènement qui devrait avoir des conséquences importantes. C’est ici que prend place une autre nouveauté par rapport au crossover classique : les séries labellisées.
En effet, si Civil War a donné naissance a des titres estampillés The Initiative, nous savons déjà que Secret Invasion engendrera Dark Reign. Il ne s’agit plus alors de saga, de crossover ou de tie-in mais d’une appellation censée définir l’ambiance générale du titre ou son "époque".
Une manière aussi de prolonger l’évènement, encadré qu’il est par les prologues et ces suites à la paternité clairement revendiquée. L'on rencontre tout de même deux limites à cette enivrante globalisation : celles du pouvoir d’achat et des horloges. Car pour avoir une vision totale de cette vaste aire de jeu où scénaristes et dessinateurs s’épanouissent, un considérable investissement en temps et en argent demeure nécessaire...

Reste à savoir si l’enchaînement rapide de sagas souvent survendues à coups de superlatifs ne va pas finir par lasser le lectorat. Les ventes semblent pour l’instant prouver le contraire et, surtout, le risque de l’immobilisme serait sans nul doute bien plus grand.
La Maison des Idées a passé un cap (sans mauvais jeu de mots). Et nous avec elle.
Là où naguère la rencontre entre deux héros était relativement rare, le marvelverse est aujourd’hui suffisamment dense et solide pour que de très nombreux personnages soient présents dans quasiment toutes les séries. Plutôt qu’une confrontation entre figures phares ou un petit tour de passe-passe pour écouler des titres moins vendeurs, le crossover est aujourd’hui, dans son acceptation moderne, une promesse : celle de faire trembler les bases de fondations souvent considérées comme éternelles. La promesse est souvent tenue, même si, par réflexe, l’éditeur a tendance à revenir dessus au bout d’un certain temps.
Ces dernières années nous avons vu Spider-Man se démasquer, Cap mourir, la plupart des mutants disparaître (oui, enfin, ceux que l’on ne connaissait pas, faut pas rêver) et toutes les organisations terriennes se faire infiltrer par des skrulls. Pas si mal pour un genre réputé conservateur.
Bien sûr, Spidey a retrouvé son anonymat, tout le monde se demande quand Steve Rogers va réapparaître et nous savons bien que, sur la terre 616, les retournements de situation et les revirements sont nombreux. Et malgré tout, il reste des traces de tous ces évènements auxquels nous avons accordé de l’importance. La loi sur le recensement des surhumains, le rôle central de Tony Stark, la chute des X-Men et la montée en puissance de X-Factor… et puis des baisers, des regards, des alliances brisées ou renouvelées, des naissances même (grâce au mariage, inattendu, de Jessica Jones et Luke Cage). Bref, ce qui fait l’attrait, depuis des décennies, d’un univers et, au-delà, d’un genre.
Et puis, quels que soient le rythme des évènements futurs, leur importance ou leur durée, nous ne demandons finalement qu’une chose : nous laisser convaincre. Et tant que des artistes de talent seront aux manettes, nous serons nombreux à faire notre partie du chemin pour aboutir au plus magique des crossovers qui soit, celui de la rencontre entre un auteur et un lecteur.