26 octobre 2009

La Brigade Chimérique ou la fin des super-héros européens

Trois volumes de La Brigade Chimérique étant déjà parus, intéressons-nous un peu à cette ambitieuse série française qui revisite habilement les grands mythes de la littérature populaire.

Au coeur des alpes autrichiennes se dresse la ville secrète de Metropolis, future capitale des surhommes du Dr Mabuse. Ce dernier a réuni l'essentiel de la communauté surhumaine. Il y a le Nyctalope, puissant protecteur de Paris, et son allié, l'aviateur anglais plus connu sous le pseudonyme d'Accélérateur. Il y a également les mécanoïdes soviétiques, dont l'un abrite Irène Joliot-Curie. La Phalange, un ancien officier de l'armée espagnole et Gog, l'homme le plus riche d'Europe, tout deux alliés de Mabuse, sont aussi présents.
Le docteur annonce ses vues à l'Est. Il compte étendre son emprise hypnotique sur Prague. Puis Dantzig. Car qui mourrait pour Dantzig ?
Une fois rentrée en France, Irène va retrouver une vieille connaissance : Jean Séverac, un médecin que sa mère a soigné pendant 16 ans, alors qu'il était dans le coma. Ensemble, ils vont découvrir les secrets de l'institut du Radium. Pourquoi Marie Curie a-t-elle confié Paris au Nyctalope alors qu'elle disposait de la toute puissante Brigade Chimérique ? Quelles terribles menaces se cachent derrière la superscience ? Qui ment ? Qui tire les ficelles ?

Comme l'explique Serge Lehman sur ce site, cette saga a pour origine une question, elle-même issue d'un manque : pourquoi n'y a-t-il pas, en Europe, de super-héros de la trempe d'un Batman ou d'un Spider-Man ? Pourquoi ce genre est-il, chez nous, passé presque totalement inaperçu ? L'auteur va creuser ce thème avec Fabrice Colin, co-scénariste, en puisant dans la littérature d'avant-guerre. Car les super-héros européens, avec Michel Ardent, Félifax ou Nyctalope, ont bien existé. Mais fort peu ont survécu à la première moitié du vingtième siècle mis à part un Fantomas ou un Arsène Lupin.
L'idée générale de la Brigade Chimérique est donc de transposer cette "perte" des super-héros européens en devenir dans une fiction expliquant leur disparition. Six tomes, regroupant douze épisodes, sont prévus. La moitié d'entre eux sont déjà disponibles.

Le point de départ est donc astucieux et intrigant mais le traitement narratif l'est tout autant. Les auteurs, en plus d'inscrire leur récit dans les évènements historiques que l'on connaît, vont s'imprégner de l'ambiance d'une époque où la science semble promettre l'impossible alors que la superstition et les vieilles croyances n'ont pas encore complètement disparu.
On mélange ainsi Jung, Einstein, l'hypnose ou la radiologie avec des dames blanches, des créatures extraterrestres ou le mythe des vampires, le tout saupoudré d'intrigues politiques. Il en résulte une atmosphère particulière qui parvient à intégrer les grands concepts super-héroïques classiques à la culture européenne. Comme aux Etats-Unis, l'atome et sa manipulation sont utilisés comme éléments déclencheurs mais on va leur ajouter les gaz de combat de la Grande Guerre ou encore les débuts de la psychanalyse. Les personnages principaux vont, par exemple, être confrontés à une créature dont l'expansion (à travers le réseau électrique) représente un danger pour la société alors que son but est, avant tout, de devenir consciente d'elle-même, de se réaliser. En combattant les symptômes, les surhumains créent involontairement eux aussi un danger qui est annulé s'ils optent pour un travail permettant à la créature de "rentrer chez elle", autrement dit de se retrouver. Comme le dit l'un des personnages, il s'agit de faire "confiance à la vie", une métaphore illustrant parfaitement la confiance jungienne dans la psyché humaine et ses capacités d'autoguérison.
Autrement dit, oui, on est dans du French Comics haut de gamme, avec de l'action, du suspens mais aussi du sens et de très nombreuses références, que ce soit à des philosophes, des artistes ou des scientifiques.

La partie graphique est assurée par Gess, associé à Céline Bessonneau pour la colorisation. Si dans un premier temps, l'on peut faire un rapprochement avec le style d'un Hellboy de Mignola, le dessin et notamment le découpage prennent ensuite un chemin plus classiquement européen, sans pour autant perdre en intérêt.
Notons au passage les couvertures intérieures, d'une grande beauté.
L'Atalante, puisqu'il s'agit de cet éditeur, a bien fait les choses : élégantes hardcovers, papier glacé, carte avec infos sur les personnages en début et fin de chaque tome. Même la quatrième de couverture est soignée, avec illustration et résumé pour chaque épisode. Au final, sur les trois volumes, je n'ai trouvé qu'une méchante erreur de concordance des temps et un petit décalage, sur une case, au niveau du lettrage. Autant dire rien du tout en comparaison de certains sagouins de l'édition.

Une belle aventure, profondément et intelligemment ancrée dans l'Histoire et les légendes du Vieux Continent.

ps : merci à Vance pour avoir finalement titillé ma curiosité. N'hésitez pas à lire sa chronique du premier tome sur son blog.