16 juin 2010

No Hero : drogue, gore et géopolitique

C'est décidemment un mois important pour les fans d'Ellis, l'auteur revenant cette fois avec No Hero, un titre super-héroïque particulièrement dur.

Ils apparurent dans les années 60 et s'appelaient à l'époque les Levellers. Ces nouveaux humains, aux capacités augmentées par la drogue, assuraient la protection des innocents, ils palliaient les failles du système. A la fin des années 70, ils se renommèrent Front Line. Le groupe, dirigé par Carrick Masterson, chimiste inventeur du FX7, change de look mais conserve le même but.
Peu à peu, Masterson et ses super-héros modifient l'avenir du monde. Ni l'Inde ni la France n'accèdent à la puissance nucléaire militaire. La guerre du Vietnam est écourtée. Les Etats Noirs d'Amérique sont créés...
2011. Deux des membres de Front Line meurent dans d'atroces circonstances. Quelqu'un, quelque part, a trouvé le point faible de ces corps pourtant quasiment indestructibles. Pour Masterson, il est temps de se mettre à la recherche d'une nouvelle recrue afin de combler ces pertes récentes. Un homme semble tout désigné. Il patrouille, seul, dans les rues de New York. Il ne boit pas, ne fume pas, ne se drogue pas. Il n'utilise pas d'armes, ne tue pas, ne frappe que ceux qui le méritent. Un candidat en apparence idéal pour la prise de FX7, cette drogue qui transforme les héros en surhumains et révèle ce qu'ils sont vraiment "à l'intérieur"...

Après l'excellent FreakAngels, voici donc une nouvelle histoire - complète cette fois - signée Warren Ellis. Le scénariste retrouve, pour l'occasion, Juan Jose Ryp, son compère de Black Summer. Le récit qui nous intéresse aujourd'hui possède d'ailleurs plusieurs points communs avec leur précédente collaboration, que ce soit l'aspect politique ou les humains "augmentés". Toutefois, alors que Black Summer laissait un petit sentiment d'inachevé, No Hero s'impose clairement comme une réussite.
Passons rapidement sur l'aspect graphique. Ryp reste fidèle à son style, précieux et surdétaillé. Ses planches ne manquent pas de charme mais les plus agréables restent celles que l'artiste ne charge pas à l'excès de détails et fioritures en tout genre.
Voyons maintenant les thèmes abordés.

La politique tout d'abord. Ellis évite l'écueil du grand méchant gouvernement qui veut forcément du mal à tout le monde et, là où un Millar imposerait sa vision manichéenne simpliste, il parvient à faire s'interroger le lecteur sans lui assener des vérités toutes prêtes. Louable attention car finalement pas si courante que ça.
Les super-héros, eux, sont traités dans une optique réaliste et légèrement uchronique (les exemples cités dans le résumé ci-dessus n'ont finalement pas tant d'importance que ça). La quatrième de couverture cite Sleeper et Wanted en exemple, l'on pourrait aussi trouver un cousinage avec Irrécupérable ou Incognito. Pas forcément dans le traitement narratif mais plutôt dans la volonté de s'interroger sur l'évolution d'êtres doués de super-pouvoirs dans un contexte proche du réel.

La drogue (et son allégorie) reste sans doute, dans cet ouvrage, la thématique la plus habilement traitée. En effet, l'utilisation de substances proches de psychotropes enthéogènes bien connus, aux effets dépendant de la personnalité des individus qui l'absorbent, permet de mettre en lumière les craintes et inconvénients associés au vigilantisme ; le "candidat" se découvre grâce à la drogue et devient - la plupart du temps - un héros, cependant, il en est radicalement transformé, tant sur le plan physique que mental. Ellis parvient ainsi à considérer le basculement humain/surhumain ou humain/héros comme une expérience traumatisante et dangereuse, dont peut résulter une aliénation totale ou partielle. Voilà une approche inattendue et innovante du super-héros et de ce qu'il pourrait être, ou devenir, dans notre monde.

Reste tout de même à souligner le côté ultra gore de certaines scènes (les plus spectaculaires ne sont pas les plus éprouvantes ; la "perte de l'ongle", par exemple, figurant parmi les plus dégueulasses à mon sens). L'éditeur n'a pas souhaité utiliser de macaron d'avertissement sur le comic, il est pourtant clair qu'il s'adresse à un public adulte. Ceci dit, Milady signe encore ici une très belle adaptation. Une galerie d'une douzaine de pages conclut l'ouvrage.

Violent, divertissant, mais surtout intelligent.