07 septembre 2010

Etude comportementale sur le journalescent en milieu télévisuel

Ils sont journalistes et adolescents, refusent de travailler sérieusement voire même de réfléchir aux sujets qu'ils présentent, ils vivent en cercle fermé et se contentent de ahaner régulièrement des propos vides de sens, ils sont le résultat improbable d'un croisement entre un marchand de tapis et Morandini ; ce sont les journalescents, cette nouvelle caste de pseudo-journalistes sans déontologie mais avec un sens inné du (mauvais) spectacle.

Vous vous en doutez, cette petite introduction parodique fait suite au "reportage" diffusé sur France 2, dans Envoyé Spécial, et concernant les "adulescents".
Nous sommes bien entendu habitués aux pratiques télévisuelles, cachées mais bien réelles, que décrivait en son temps Pierre Bourdieu, mais il faut avouer qu'ici le service public s'est brillamment illustré en montrant qu'il était possible de condenser stéréotypes, analyses légères et bêtise crasse autour d'un sujet quasiment inventé de toutes pièces et censé effrayer la ménagère.


Alors, pour France 2, qu'est-ce qu'un adulescent exactement ? Eh bien, il s'agit d'un adulte qui lit des BD, passe tout son temps derrière un écran (enfin, quand il ne lit pas de BD), se nourrit exclusivement de junk food, se lève tard et a peur de grandir. Ah ben, c'est un geek donc.
Le terme est différent, mais les propos insultants toujours présents (cf cet article où je revenais assez longuement sur la véritable signification de "geek"). Je suis heureux de savoir que lire des comics et collectionner des figurines fait maintenant de moi un gamin sans emploi, qui se lève à dix heures du mat' pour bouffer des kinder bueno, qui ne fait pas de sport et qui porte des slips Superman. Notons également l'habillage sonore, particulièrement bien "pensé".
Il faut dire, à la décharge des journalistes, que Davy Mourier et Poulpe leur servent la soupe d'une manière à peine croyable. "On bouffe que des pizzas", "on ne veut pas grandir", "ce qu'on fait c'est débile", "je vais vous montrer mes chiottes"... s'ils voulaient passer pour des demeurés, c'est réussi. Et c'est bien dommage d'ailleurs, car si effectivement Davy peut avoir parfois un humour très pipi-caca et passer pour un ado attardé, c'est également un auteur qui peut se révéler subtil et touchant (cf cette chronique), ce que le spectateur est évidemment à mille lieues d'imaginer après une présentation aussi catastrophique et partiale.

Tagada, tagada, voilà les poncifs...
Mais revenons sur ce qui nous intéresse principalement ici : la manière dont est perçue la bande dessinée. Pour ce qui est des idées reçues, France 2 sort tout de suite l'artillerie lourde en l'associant en général à l'enfance, bref, un domaine futile et inintéressant que l'on serait bien fou de considérer autrement que comme un refuge pour dépressifs tendance Peter Pan. Ce n'est guère nouveau, sur une autre chaîne, une présentatrice inculte (pléonasme ?) avait déjà craché sur l'art séquentiel sans visiblement rien en connaître.
L'on nous apprend également que "plus des 3/4 de la production de BD en France sont destinés aux plus de 25 ans". Là on pourrait se dire que l'information permet de révéler qu'il y a donc des bandes dessinées matures et sérieuses, mais non, dans le contexte, cette précision sert simplement à appuyer le fait (admis dès le départ) que de plus en plus de nos contemporains ont un comportement "déviant". Implicitement, la voix off assène l'idée qu'il n'est pas tout à fait normal de lire des BD une fois adulte. On attend avec impatience que France 2 nous révèle prochainement l'âge limite pour écouter de la musique ou aller au cinéma.
Le mélange des genres est également assez absurde. Les quatre ignorants, auteurs de ce sujet, associent indifféremment Donald Duck, jeux vidéo, McDo, Star Wars et fraises Tagada (!?)... difficile, avec de tels clichés, de faire ensuite passer l'idée qu'une bande dessinée peut être une véritable oeuvre d'art.
En quelques secondes, Casimir vient de tuer Rorschach.


Freud vs McCloud
Pour ce qui est de la caution "sérieuse", le service public a sorti les psychologues de service. Les propos de l'un d'eux sont ahurissants. Il fait notamment remarquer que dans le "magasin" où il se trouve, il y a plus de quarantenaires que de jeunes de quinze ans. Là encore, c'est une manière de souligner que c'est anormal. Or le magasin en question n'est rien d'autre qu'une... librairie ! Dans laquelle la plupart des oeuvres (ou en tout cas une grande partie) sont destinées aux adultes et se révèlent souvent d'une grande profondeur. Mais évidemment, pour savoir cela, encore faudrait-il bosser un peu le sujet et se renseigner un minimum. Autant dire de la science-fiction pour les pisse-copies au rabais employés par le petit écran. Très petit même en l'occurrence.
On a droit ensuite à une nana, comédienne de son état, qui se revendique adulescente mais dont la chambre ressemble à celle de ma grand-mère. En moins fun. Elle parle de ses vacances et regarde des photos de famille avec sa mère... on se demande ce que ça vient foutre là. La maman y va de son petit commentaire et, pas du tout aiguillée par le journaleux, nous sort un joli "oui, c'est ça, elles ont peur !" à la question "c'est une génération qui est pleine de peurs ?"
En tout cas, la génération précédente semble pleine de fautes d'accord.

Bien sûr, l'on pourrait se dire que ce n'est qu'un reportage idiot de plus et que, de toute façon, la télévision traite tous les sujets de la même manière, c'est-à-dire mal et avec une nonchalance coupable. Seulement, et il faut le déplorer, la télévision est de nos jours le medium roi auquel un grand nombre d'abru... de personnes se réfèrent. Parfois en lui faisant aveuglément confiance. De là découle une responsabilité supplémentaire, celle de l'honnêteté et de la rigueur (qui devrait d'ailleurs faire partie du kit du journaliste de base, mais bon, quand on a Patrick Poivre comme référence ultime, il ne faut s'étonner de rien).
Des millions de personnes, dont un grand nombre ne connaissait sans doute rien de la BD à part les Schtroumpfs, vont maintenant vite passer leur chemin à la vue d'un comic-shop. Car au final, que leur a-t-on dit si ce n'est que lire une BD passé quinze ans est aussi honteux que de sucer son pouce ou de faire pipi au lit ?
Personne n'a pu, dans cet écoeurant reportage orienté, apporter une contradiction ou tenter d'expliquer ce que pouvaient être réellement certaines franges de la pop culture (et quand des gens sérieux ont tenté de le faire, ils ont visiblement été salement coupés au montage, cf les coulisses du tournage par Phillipe, de Arkham Comics).
Moore, Miller, Thompson ? des gamins ! Talbot, Ennis, Mignola ? des abrutis retombés en enfance ! Eisner, Smith, Ware ? des crétins shootés aux tagadas et aux sucettes !
Je ne sais pas s'il faut en rire ou en pleurer.
Une chose me console pourtant. Quel que soit le mépris que la télévision pourra afficher pour la BD, ses auteurs et ses lecteurs, il n'égalera jamais celui que j'ai pour elle.

La télévision, c'est le monde qui s'écroule sur le monde, une brute geignarde et avinée, incapable de donner une seule nouvelle claire et compréhensible.
Christian Bobin.