21 mars 2011

The 99 : les comics et Allah font-ils bon ménage ?

Petit coup de projecteur aujourd'hui sur des BD arabes lorgnant sérieusement du côté des comics de super-héros mais ayant également un autre but que celui de simplement divertir.

Le docteur Ramzi Razem n'est pas seulement un scientifique. C'est un rêveur, un idéaliste qui pense que l'espoir et la volonté peuvent changer le monde. Il croit d'autant plus en l'avenir de l'humanité qu'il vient enfin de mettre la main sur des êtres exceptionnels, porteurs de gemmes les dotant de pouvoirs aussi fantastiques que variés.
Peu à peu, il va tenter de rassembler ces jeunes destinés à mettre leurs dons incomparables au service du Bien. Dans son institut, il va ainsi accueillir la jolie Dana Ibrahim, alias Noora, incarnant la Lumière et capable de déceler les véritables motivations qui animent les individus qu'elle côtoie, le puissant Nawaf Al-Bilali, aussi appelé Jabbar, ou encore John Wheeler, Darr de son nom de code, pouvant infliger de terribles souffrances à autrui.
Dans l'ombre cependant, les forces du Mal sont également à l'oeuvre. Rughal, à la tête d'un empire financier, rassemble aussi les siens. Il vit depuis plus de 500 ans et compte bien exercer et amplifier son pouvoir pendant encore très longtemps...

A l'origine de ce projet, un homme, le Dr Naif Al-Mutawa, psychologue koweitien ayant effectué l'essentiel de ses études aux Etats-Unis. Passionné de BD et constatant à la fois la mauvaise image de l'Islam dans le monde ainsi que le manque de héros arabes dans la bande dessinée, il imagine The 99. Il va alors s'entourer d'artistes ayant fait leurs armes chez les éditeurs américains pour lancer la série et lui assurer l'apport d'un certain savoir-faire. Celle-ci sera co-écrite par Fabian Nicieza et dessinée par John McCrea.
Au niveau de la forme, le résultat est toutefois fort léger. Dessins parfois très simplistes, notamment au niveau des décors, et colorisation franchement criarde et manquant de subtilité. L'intrigue, quant à elle, fait étonnamment penser aux premiers pas des X-Men. Razem est un peu un professeur Xavier (en plus mobile) qui aurait remplacé son école par un institut de recherche, doté même du pendant de la célèbre "salle des dangers".
Les personnages manquent un peu de profondeur et d'aspérités, la plupart étant limités à une sorte d'archétype assez simpliste aux motivations basiques. Bref, rien de révolutionnaire ni d'innovant.

Ce qui a fait parler de la série dans le monde entier (un crossover avec la JLA de DC Comics a même eu lieu, ce qui est déjà un peu en soi une forme de reconnaissance), ce n'est pas sa qualité littéraire mais sa démarche inhabituelle. L'on pouvait craindre un certain prosélytisme, fort heureusement il n'en est rien. Car si The 99 et Al-Mutawa réussissent un pari, c'est bien celui de présenter des valeurs positives, certes, mais surtout universelles. Le discours ne concerne au final que très peu la religion, à part symboliquement, les "99" étant en fait tirés des 99 noms d'Allah, représentant chacun un attribut particulier (comme "le créateur", "le miséricordieux", "celui qui détient la Vérité", ou encore "celui dont la sagesse éblouit"). Les personnages proviennent de tous les pays du monde (l'un vient de Hongrie, un autre d'Arabie Saoudite, l'institut du professeur se situe à Paris, et cetera) et leurs actions sont dénuées de motivations purement religieuses ou politiques.
En cela, la démarche est aussi louable qu'habile, car elle évite la tentation de partager le monde de manière manichéenne. Même les fameuses pierres magiques, source des pouvoirs des protagonistes, ne sont pas réellement de nature divine mais contiennent en fait la somme de la culture arabo-islamique (ou son "esprit" en tout cas), recueillie dans des gemmes après la chute de Bagdad, mise à sac par l'armée mongole de Hulagu Khan (petit-fils du si sympathique Gengis), en 1258. La série oppose donc fondamentalement la civilisation, la lumière, la connaissance à la barbarie et à la violence, et non simplement, comme on aurait pu le craindre, le monde musulman à l'Occident ou les croyants aux athées. Ce croisement, plein de bonnes intentions, entre deux mondes qui, même après des siècles de cohabitation, continuent de se craindre et se méconnaitre, a beau être naïf, il n'en reste pas moins vibrant et douloureusement d'actualité.

Techniquement, il n'existe pour l'instant aucune version française de The 99, d'ailleurs, les versions papier du titre sont assez difficiles à trouver. Par contre, le site officiel de Teshkeel Comics propose des versions pdf, en anglais ou arabe, de la trentaine d'épisodes aujourd'hui disponibles (un "spécial origines" est même téléchargeable gratuitement).
Chaque opus numérique coûte 1,99 $ (l'on peut s'acquitter de la somme par paypal) et contient une quarantaine de pages, dont une bonne trentaine de planches "réelles" plus une bafouille finale du docteur (le vrai, pas le personnage).

Des comics à l'intérêt artistique discutable mais dont l'approche intelligente et mesurée permet d'offrir à tout lecteur, quelles que soient sa culture ou sa religion, des modèles d'identification positifs.