27 mars 2011

Crossed : fuir ou mourir

Attention, on éloigne les enfants, les personnes sensibles et les amateurs d'histoires à l'eau de rose car aujourd'hui, on fait dans l'ultra-violent avec Crossed.

Un terrible virus s'est répandu à travers le monde. A côté de lui, même l'Ebola semble être un simple rhume inoffensif. Les victimes de ce fléau se voient transformés en tueurs fous dont la rage meurtrière les pousse à attaquer n'importe qui, même leurs proches. Aux Etats-Unis, les autorités assistent, impuissantes, à d'horribles scènes : les crises de démence s'accumulent, des incendies et même des explosions atomiques ravagent le pays...
Un petit groupe tente de survivre et de rallier l'Alaska, terre peu peuplée et supposée abriter de ce fait moins de dangers. La route n'est cependant pas aisée car les contaminés, bien que dégénérés, n'en sont pas idiots pour autant. Ils utilisent des armes, des véhicules, chassent en bandes. Leur perversité, surtout, leur tient lieu d'intelligence. Leur échapper est une lutte de tous les instants.
La règle est simple. Si l'on arrête de fuir, on meurt.

Les lecteurs qui connaissent Garth Ennis sont habitués depuis longtemps à son côté transgressif. Des oeuvres comme Preacher, The Boys, Just a Pilgrim ou encore La Pro ont largement démontré dans le passé le net penchant du scénariste pour les récits qui, sans être dénués d'intelligence, ont en commun un aspect foncièrement trash et jubilatoire. Ici, bien qu'il était difficile d'imaginer que cela soit possible, l'on passe à la vitesse supérieure !
Crossed se révèle en effet d'une violence inouïe ; les pauvres bougres qui ont le malheur de tomber entre les mains des contaminés sont démembrés, violés, brûlés vifs, le tout dans une sorte de frénésie orgasmique où sexe et violence se retrouvent liés de manière très perverse. Non seulement les contaminés ne manquent pas d'idées pour assouvir leurs pulsions, mais ils peuvent également se mutiler entre eux quand ils ne trouvent pas de personnes saines sur lesquelles s'acharner. Et dans le fou rire en plus. Donnons deux exemples concrets afin de bien situer le ton de la série. A un moment, l'on peut voir une femme contaminée en train de se faire écraser par un véhicule et hurler, les tripes à l'air, qu'elle va... jouir. Ou encore un type, bien barré lui aussi, couper la jambe d'un de ses collègues pour... heu, comment dire... "l'enfiler". Et pas comme une chaussette si vous voyez ce que je veux dire, le pied n'étant pas la partie du corps qui intervient dans le dit "enfilage".

Alors, évidemment, l'on pourrait se dire que tout cela va bien trop loin et est franchement écoeurant, seulement, avec Ennis, l'excès a bien souvent une utilité. C'est encore une fois le cas.
Cette histoire est à l'opposé d'un The Walking Dead par exemple, où les personnages, régulièrement, peuvent se poser pour réfléchir longuement à leurs actes et élaborer des stratégies. Ici, le principe est celui de la fuite en avant, de la réaction plus que de la réflexion. C'est l'instinct de survie, brut, animal, qui est mis en scène, sans être contrebalancé par un espoir de retour à la normalité auquel se raccrocher. Il ne s'agit pas de tenter de rebâtir un semblant de civilisation, mais bien d'agir comme une bête, traquée, apeurée, mais bien décidée à rester en vie, presque plus par réflexe que par envie.
Pour obtenir un tel résultat, il est évident qu'il fallait faire régner un climat de terreur absolue. Tomber aux mains des contaminés, ce n'est pas seulement mourir, c'est être condamné à des souffrances inimaginables et à une dégradation totale. La peur est viscérale, elle domine l'individu et le révèle alors, dans sa triste réalité. L'un des protagonistes parle d'ailleurs de "ce moment où les choses deviennent sérieuses et où l'on ne peut plus se voiler la face sur qui l'on est vraiment."
L'étude sociale par le dépeçage en règle. C'est une méthode comme une autre. Un peu rugueuse peut-être. ;o)

Cette façon de faire a quelques conséquences pratiques, sur les personnages notamment. La plupart sont peu creusés (en tout cas dans le sens abstrait du terme) et peuvent paraître un peu "vides", mais, contrairement à ceux que l'on a pu découvrir dans le dernier Punisher, ce manque de personnalité a un sens et peut se justifier. Dans une telle situation d'urgence et de survie, les individus se résument à quelques caractéristiques simples qui finissent par les unir, un peu comme ces incendies de forêts qui permettent parfois aux animaux de fuir aux côtés de leurs prédateurs naturels.
Si Kirkman a traité le post-apocalyptique de manière intellectuelle, Ennis en donne lui une version bien différente, basée sur les tripes et la nature animale de l'Homme. Les deux étant finalement plutôt complémentaires.

Signalons également que l'auteur réussit à caser quelques moments d'humour, noir bien entendu (le cercle de sel, délicieusement piquant), qui permettent de relâcher un peu la pression et de rendre l'atmosphère moins étouffante. Un petit mot tout de même sur les dessins. Ils sont signés Jacen Burrows (qui avait déjà collaboré avec Ennis sur 303). Très sympa dans l'ensemble, avec de jolies planches et une bonne gestion des scènes les plus "chaudes" (entendez par là que, malgré tout, l'on ne verse pas dans le voyeurisme total, fort heureusement d'ailleurs).
Ce premier volume est publié chez Milady, contient une galerie de covers bien fournie et coûte une douzaine d'euros.

Le trip post-ap poussé à son maximum par un Ennis visiblement très à l'aise sur ce joyeux carnage.
Choquant, éprouvant et approuvé.