12 octobre 2011

Des Livres coupés à la Hachette

D'aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours été fasciné par les livres. Pas seulement les BD d'ailleurs. Non, ce qui m'intriguait vraiment, c'était cette bibliothèque aux rayons bien garnis par des ouvrages que je n'avais pas le droit de toucher. Parce qu'un livre, m'avait-on expliqué, ce n'est pas un jouet. Si tu ne sais pas lire, tu n'as pas à le tripoter !
Ma foi, ça se tient.
J'ai donc appris à lire très vite. Oh, pas que pour l'aura de mystère qu'exhalait la bibliothèque familiale, non, aussi pour Tintin ou Astérix. Parce qu'à l'époque, aux temps obscurs de mes premiers pas dans l'univers du papier, ma maman ne me lisait "que" deux pages par jour de mes BD favorites. Juste avant de me balancer dans un lieu bruyant dont, déjà, j'avais horreur. 
L'école.
Maternelle.

Heureusement, j'ai pu me débrouiller rapidement pour ne plus être dépendant d'un adulte lorsque j'avais envie de me plonger dans l'Aventure et j'ai donc lu mes premiers romans (pour enfants) très tôt. J'avais enfin accès aux livres de la bibliothèque ! Elle n'était pas encore rose ou verte à l'époque puisque les ouvrages du Club des Cinq, par Enid Blyton, que je découvrais étaient anciens (et possédaient une couverture blanche). Ils avaient déjà été lus mais étaient en bon état. Normal, c'est ma maman qui les avait achetés, ou gagnés dans sa jeunesse (oui, à l'époque, les professeurs avaient parfois l'idée folle de récompenser les bons élèves par des livres !). Et, comme je le ferais par la suite, elle leur avait accordé une importance suffisante pour ne point les écorner ou leur faire l'offense d'une tache quelconque.
Aujourd'hui, je n'ai pas loin de 40 ans, j'ai dû tourner des centaines de milliers de pages et si je devais faire un top 10 de mes plus beaux et intenses moments de lecture, romans et BD confondus, je pense que deux ou trois, au moins, seraient issus de cette époque incroyable où je lisais non pas sous la couette mais sous de lourds édredons, au contenu douteux (pas possible que ce soit des plumes pour être aussi lourds !).
Par contre, il ne faut pas se laisser aller à croire que mon cas était exceptionnel. J'ai eu accès à la lecture parce que mes parents (pourtant pas issus d'un milieu favorisé et n'exerçant pas de professions intellectuelles) m'y ont donné goût, parce que des éditeurs proposaient des oeuvres magnifiques, traduites de manière magistrale (Buckeridge traduit par Olivier Séchan ne perdait rien de son aura !) et parce que la société dans son ensemble valorisait encore l'écrit. Et puisque le contexte est important, pourquoi ne pas évoquer les usages actuels ?

J'en ai déjà un peu parlé, ici ou là, à l'occasion de sujets sur certaines dérives éditoriales, mais je n'avais jamais vraiment consacré un article aux romans destinés à la jeunesse (qui sont, à certains égards, pour l'adulte ignorant, fort proches de la bande dessinée de toute façon, autrement dit peu dignes d'intérêt).
Lire est important (je ne reviens pas sur l'importance des mots, déjà évoquée ici). Parce que cela permet de se forger l'esprit, de s'instruire, de découvrir des tonnes de choses, de s'évader, de se construire un imaginaire...
Mais lire est aussi, et avant tout, un plaisir. C'est, à mon sens, ce qui a été écarté (par bêtise, par nonchalance, puis par appât du gain) du domaine du Livre : le plaisir.
Il existe de mauvais jeux vidéo, de mauvais films, mais en général, aucun gamin n'est rebuté, à la base, par une antique cartouche ou un DVD. A l'inverse le livre, parfois, fait peur. La lecture apparaît comme une corvée là où elle devrait faire s'agrandir les regards. Non de stupéfaction mais d'envie !
- Tiens, aujourd'hui tu vas aller bêcher le jardin, tu feras la vaisselle et tu liras un livre.
- Oh non, papa ! Pourquoi un livre ? Qu'est-ce que j'ai fait ?

Ne pas lire, ou ne plus avoir envie de lire, n'est pas une conséquence réelle de la "modernité" ou de l'évolution technologique des supports. Tout comme nos passions anciennes pour les romans n'étaient en rien liées à une nature innée et fondamentale ou à l'absence de media concurrents. Derrière une adhésion, puis un accès au plaisir, il y avait une initiation, une approche intelligente permettant de fournir aux jeunes lecteurs des romans soignés, correspondant à leurs envies et à leur âge, mais ne saccageant pas la langue pour autant.
Ce travail, aujourd'hui, est souvent ignoré. Pire : l'on piétine les oeuvres anciennes (et plus spécifiquement une collection bien connue) qui, elles, avaient encore un pouvoir de séduction. Et au lieu de ravaler les façades, de mettre un peu de vernis sur la forme, l'on s'attaque au fond, en le dénaturant et en le rendant fade et sec.
J'en veux pour preuve le Club des Cinq évoqué plus haut. Les ravages actuels sur les textes originaux sont proprement ahurissants : on supprime certains temps (pour tout mettre au présent), on coupe des phrases, on remplace des mots, on élague des pages, on rajoute des illustrations... en somme, l'on fait tout pour que cela soit court (cf la différence d'épaisseur, ci-contre, entre des éditions séparées de quelques dizaines d'années), simple, purement descriptif, sans style, sans âme, bref, pour que cela n'ait pas l'air de romans. Ce qui entretient l'idée absurde que le roman est par nature rébarbatif.
Une démarche difficile à croire de la part d'un éditeur... et pourtant !

Autre exemple, plus récent cette fois, donc non charcuté mais "bénéficiant" du même traitement : Spider-Man dans la Bibliothèque Verte actuelle (qui n'est que l'ombre de ce qu'elle fut, évidemment).
L'on nous dit, en quatrième de couverture, que le public visé est les 8-10 ans. Bon, ok.
Déjà, le livre est d'une minceur extrême. En gros un demi-centimètre en comptant la couverture. Un peu bizarre non ? Si c'est bien, on n'a pas envie que ce soit torché en 10 minutes. Enfin, bon, admettons.
Première surprise, la taille de la police choisie est assez... étonnante. En même temps, c'est bien, papy n'aura pas besoin de ses lunettes s'il lui prend l'envie de lire également les aventures du Tisseur.
Autre astuce pour rendre le livre moins "livre" en apparence : les illustrations sont systématiques, à toutes les pages. Elles prennent d'ailleurs parfois jusqu'à la moitié de la page. Et quand l'on n'a pas de cases ou de vraies illustrations à ajouter, hop, on fourgue un logo, une toile d'araignée, un brin d'ADN, n'importe quelle connerie qui fera office de remplissage du moment qu'il ne s'agit pas de mots.
Pour ce qui est du texte (écrit par Nicolas Jaillet dans ce cas), il n'est pas spécialement mauvais (pas de fautes, de coquilles, d'approximations). Non, il est simplement d'une pauvreté aussi violente que voulue. Signe des temps, toute la narration est au présent (ah ben l'imparfait ou le passé simple, c'est trop dur pour les gamins ! à quand la suppression de ces temps dans le programme scolaire ?) et des onomatopées subsistent dans le texte (du style "blam", qui évoque une porte qui claque, autant de mots d'économisés).

Le bilan fait forcément un peu peur. Je comprends les besoins mercantiles, mais je réfute les moyens employés, d'autant que sur le long terme, ils aboutiront au naufrage des éditeurs.
Il faut quand même revenir un instant sur la stupidité incroyable de la démarche.
Des mecs constatent que les enfants ne lisent plus autant et, pour relancer la machine, ils essaient de faire en sorte qu'un livre soit... le moins possible un livre.
Un peu comme un suppo (ah, j'espère qu'il n'est pas trop gros !).
Imaginons le même principe transféré dans le monde du football. Bon, je n'aime pas trop le foot moi par exemple, mais si demain la FFF nous pond des matchs de 20 minutes, avec six joueurs, sur des terrains de cinq mètres sur trois, ben... je n'irai tout de même pas les voir. Je m'en fous que ce soit court. On peut même remplacer les joueurs par des nains, c'est le principe que je n'aime pas.
Donc, très logiquement, aucun ponte du foot n'a l'idée d'adapter les règles pour ceux qui ne vont jamais au stade et ne regardent pas le championnat à la télé.
Ben, dans le monde de l'édition, les mecs ont eu l'idée inverse.
C'est à dire qu'un jour, quelqu'un s'est pointé, je sais pas, une sorte de prix Nobel en puissance, il a sorti un truc du genre "mais... y'a qu'à faire croire que les livres c'est pas des livres", et un type a répondu "banco, ouais, c'est ça qu'il faut faire !"
Evidemment, ce genre de "roman" ne peut absolument pas convaincre un gamin de l'intérêt de la lecture. Parce que tout ce qui fait l'intérêt du roman est absent de ce livre oppressé, censuré, violenté, dépouillé de ses littéraires attributs !
Non seulement ceux qui ne voulaient pas lire ne liront pas, mais, pire, ceux qui auraient pu aimer ça ne seront pas tentés non plus (étant donné que le roman n'exploite pas les qualités inhérentes à ses particularités d'écriture).

Hachette n'est pas la seule maison (et de loin !) à flirter avec cette apparente facilité. Etrangement, un grand nombre d'éditeurs sont occupés, à l'heure actuelle, à détruire ce qui fait leur intérêt, leur particularité, leur éternité. Et certaines microstructures, sans auteurs visionnaires, sans cadres expérimentés, sans tâcherons (le mot semble péjoratif mais ils sont essentiels) occupés à mettre de l'huile dans des rouages oubliés (voire inconnus), renforcent encore le sentiment de décrépitude.
Il n'est pas possible toutefois de condamner ou d'éructer dans une seule direction.
Nous sommes tous coupables, à des degrés divers. 
En tant qu'auteurs, lecteurs, parents, professeurs, éditeurs, traducteurs, imprimeurs, journalistes, directeurs de collection, correcteurs, consommateurs, citoyens, passionnés, nous avons laissé le livre pour enfant se plier à des contraintes qui ne devraient pas être les siennes. Et nous avons laissé le sublime domaine du Papier dépérir.
Nous avons laissé à des ignorants le pouvoir de nous dire que nous avions fait notre temps, sous prétexte que nos pages jaunissaient. Là où nous aurions dû nous enorgueillir des coups de langue des horloges et des baisers du soleil, nous nous sommes recroquevillés, comme honteux.
Et maintenant que les adeptes de l'apparence sont - presque partout - aux commandes, que reste-t-il de ces trésors anciens qui forgeaient carrières et passions ?
Les livres pour enfant méritent-ils vraiment d'être réduits, simplifiés, aseptisés ? Expurgés du rêve qui les animait naguère ? Vidés de leur essence véritable ? Les enfants ne sont pas des demeurés ! Ils peuvent lire des verbes conjugués au passé (lire est d'ailleurs le meilleur moyen d'apprendre à manier un verbe) et n'ont pas besoin d'images grotesques qui viennent rogner les pages, comme pour les soulager d'une corvée.

Un Livre est une fenêtre sur autre chose. Une porte pour s'enfuir. C'est surtout une brique essentielle permettant à un enfant de pouvoir bâtir à son tour, que ce soit un raisonnement, une rédaction ou une simple lettre. Lézarder ce qu'il offre, ce n'est pas seulement fragiliser les fondations de la culture, c'est priver toute une génération de lecteurs de la plus essentielle des architectures : celle qui permet d'élever son esprit et de prendre, en plus, un plaisir immense lors de cette ascension.
Les enfants restent un public particulier qu'il faut soigner, tout simplement parce que c'est de leurs premières expériences de lecture que dépendront la taille des bataillons de futurs lecteurs adultes. A moins qu'un jour, quelqu'un ait l'idée d'adapter la même méthode aux parents. En arrachant des pages, en supprimant des lignes, en ne conservant qu'un seul temps...
Peut-être que finalement, la seule erreur dans les prévisions d'Orwell, c'est la date.