25 janvier 2012

Watchmen, version Urban Comics

Urban Comics débarque en librairie avec une nouvelle édition d'un classique : Watchmen. Tout de suite, une comparaison avec les précédentes versions.

Est-il encore nécessaire de vanter les mérites de Watchmen ? Ce chef-d'oeuvre de la littérature est signé Alan Moore et Dave Gibbons. Si réellement vous ignorez tout de ce récit, sachez qu'il commence par une banale enquête sur un "tueur de Masques" et flirte ensuite avec la politique fiction et la métaphysique, le tout dans une ambiance réaliste et désabusée. C'est un peu bref mais vous pouvez toujours jeter un oeil à la version longue, ici.
Urban Comics a décidé, pour son entrée sur la scène comics, de commencer par la collection DC Essentiels et par ce titre on ne peut plus symbolique. Est-ce cependant une bonne idée si peu de temps après les trois versions proposées par Panini ?

Faisons tout d'abord le tour des différentes éditions (en un seul volume, je ne parle donc pas des tomes publiés chez Zenda).
Delcourt, en son temps, avait sorti une intégrale, sans bonus et bénéficiant de l'excellente traduction de Jean-Patrick Manchette. Panini a ensuite ressorti en 2009 trois versions différentes (Big Book, Cult et Absolute, à 15, 30 et 65 euros) avec des bonus pour les versions les plus onéreuses mais, surtout, une nouvelle traduction à la qualité bien moindre.
Attardons-nous un peu sur cet aspect, crucial.
Tout d'abord, il est évidemment normal qu'un texte, traduit par une autre personne, ne soit pas identique au premier. Si dix traducteurs devaient traduire la même oeuvre, chacun en donnerait une version personnelle, tout simplement parce qu'il ne s'agit pas de mot à mot (sinon une machine s'en chargerait très bien) mais d'une adaptation. Cette dernière nécessite de faire des choix, de comprendre parfaitement l'univers de l'auteur, d'avoir d'indéniables qualités littéraires et de rendre le sens du propos plutôt que la forme stricte.
Il ne s'agit donc pas de ronchonner parce que l'on trouve des différences (elles sont normales) mais bien parce qu'il est tout à fait démontrable que certains choix peuvent s'avérer maladroits.
Un exemple évident ; avec Manchette, "Who watches the Watchmen ?" devenait "Qui nous gardera de nos Gardiens", qui devenait, chez Panini, "Qui surveille les Gardiens ?". Non seulement l'on perd l'allitération, donc un travail sur la forme que l'on pouvait rendre très facilement, mais la pauvreté de la dernière phrase, le temps du verbe, la brièveté de l'ensemble font perdre tout le côté dramatique. Dans le premier cas, l'on a un questionnement philosophique, dans l'autre, on a l'impression que l'on demande ce qu'on va bouffer ce soir.

Une autre manière de peser, en bien ou en mal, sur une scène : lorsque, à la fin, le Dr Manhattan s'adresse à Rorschach. Manchette lui fait dire "Tu sais que je ne peux permettre cela.", ce qui devient, dans la version Panini, "Il n'en peut être question". Ici l'on perd toute l'implication personnelle, ce qui pourrait à la rigueur se justifier par la psychologie bien particulière du personnage mais ne convient finalement pas à ce moment, lourd de conséquences.
Certains changements sont plus anecdotiques mais tout aussi irritants. Dès la première page, alors qu'un inspecteur regarde le résultat, sur le bitume, d'un plongeon dans le vide, Manchette lui fait dire "méchante gerbe", ce qui conserve un ton familier et imagé mais s'avère plutôt intemporel. Chez Panini, le même type s'exclamait "vache de valdingue". L'on reconnaîtra l'espèce d'argot de voyous parisiens des années 40 qu'affectionne particulièrement notre amie Coulomb. 
Autant vous dire que, vu le volume de texte, la différence est immense à l'arrivée. Fort heureusement, Urban Comics a opté pour la version de Manchette, sans doute imparfaite mais bien plus pertinente et agréable.

Niveau bonus, Urban nous gratifie de plus d'une cinquantaine de pages, et ce en maintenant le prix très abordable de 35 euros. En vrac, l'on pourra trouver une préface de Doug Headline, les postfaces de Moore et Gibbons, des covers, des études de personnages, et, surtout, une masse d'informations et de textes, toujours entrecoupés d'illustrations, venant éclairer le travail des auteurs.
Une partie du matériel présent ici peut faire double-emploi avec l'ouvrage de Gibbons, Watching the Watchmen, mais ce dernier étant plus orienté artbook, l'on aura la bonne surprise de retrouver des pages de script, plus nombreuses, reproduites de manière plus lisibles et, surtout, traduites. Un avantage non négligeable pour les non-anglophones.
Enfin, certaines explications de Moore, très détaillées, permettent d'en apprendre un peu plus sur la vision de ce scénariste si particulier. L'on sait par exemple depuis longtemps que Rorschach est inspiré de la Question, mais Moore en livre ici une définition plus précise qui dévoile aussi bien ses opinions politiques (connues) que ses principes moraux (qui le sont beaucoup moins et le rendent pourtant bien plus sympathique). Entendre Moore dire qu'il peut avoir de l'admiration pour quelqu'un qui défend des idées impopulaires simplement parce qu'il les pense justes laisse à penser que le vieux bougon barbu n'est peut-être pas si obtu et fermé que je le pensais.

Outre les bonus, l'on peut également signaler une autre différence avec les éditions précédentes : la colorisation remasterisée. Vous pouvez voir ci-dessus les versions Delcourt, Panini (Big Book) et Urban. Bien que cela ne soit pas évident sur le petit montage que j'ai effectué, il existe des scènes où l'on peut voir une différence bien nette même entre Delcourt et Panini. Personnellement, je n'ai pas réellement de préférence à ce niveau, même si j'aurais tendance à pencher vers la version Urban qui, en proposant un papier certes de qualité mais non glacé, contribue à rendre les couleurs moins criardes.

Pour un prix raisonnable, voilà une histoire incontournable, des suppléments aussi denses que passionnants et une traduction de qualité.
Sans aucun doute la meilleure version intégrale française disponible à ce jour.


ps : deux autres exemples, ci-dessous, des différences de colorisation apportées par la version Urban Comics.