26 août 2012

The Boys : Barbarie et Révélations

L'on porte une attention toute particulière aujourd'hui sur le quinzième tome de The Boys, intitulé Côte de Barbarie.

Il est temps pour Hughie d'en apprendre plus sur Butcher, le responsable des "P'tits Gars", cette unité de la CIA s'occupant de gérer les "super-slips".
C'est le colonel Greg Mallory qui va lui dévoiler la naissance de ce groupe, dont l'idée prend racine en pleine deuxième guerre mondiale, pendant la dernière offensive du Reich, dans les Ardennes.
Les crimes, les secrets et les manipulations, sur plusieurs décennies, dévoilent tout à coup un arrière-plan plus sinistre encore que ne l'aurait pensé Hughie. Dans ce monde cynique, où tout le monde ment, où chacun essaie de tirer profit de tout le monde, sans se soucier des conséquences, le jeune homme va apprendre qu'il existe des hommes de l'ombre, plus importants que les présidents, et des conflits cachés, qui font parfois plus de victimes que les guerres.
Dans de telles circonstances, existe-t-il seulement un "bon" côté ?

Suite de l'excellente série The Boys, avec toujours Garth Ennis au scénario et, cette fois, John McCrea au dessin. Les quatre épisodes rassemblés ici sont essentiellement tournés vers le passé et constituent une nouvelle "pause" dans le récit. Néanmoins, contrairement au tome consacré à l'origine des personnages principaux (cf. The Boys #10), Ennis évite les clichés malencontreux et se concentre sur la toile de fond de son histoire, qu'il tisse de main de maître. Loin de déterminer un camp "noble" et de l'autre côté les véritables méchants, il brouille les cartes et dépeint une société complexe, rongée par les conflits d'intérêt et rendue, si ce n'est immorale, du moins amorale.

Certains pourront légitimement trouver dans cet arc une sorte de sur-place narratif. Il est vrai qu'il se concentre sur le passé et met en scène presque exclusivement la longue explication de Mallory. Pourtant, l'on ne peut pas reprocher à la série de manquer de rythme ou d'action, rappelons-nous, entre autres, l'excellent tome consacré aux G-Men (cf. cet article), le fameux festival "Croire" (cf. cette chronique) ou même Highland Laddie, un arc qui, bien que développé dans un autre cadre, et sans Masques, fut un petit modèle de savoir-faire.
La violence omniprésente (et les scènes très dures qui l'accompagnent), bien qu'intelligemment amenée et servant toujours le propos (on est très loin d'un Nemesis par exemple), nécessite un minimum d'explications et de mise en perspective, ne serait-ce que pour crédibiliser les nombreuses dérives des autorités, des Masques et de Vought-American. D'une certaine manière, cela me fait penser à cette scène, dans JFK, où Garrison rencontre un contact (joué par Donald Sutherland) qui va faire un long monologue de... 14 minutes. Montrez cette idée à un producteur, il va en faire une jaunisse nerveuse. Personne n'a envie de se taper un monologue de 14 minutes. Et pourtant, c'est là une des scènes les plus réussies du film. Elle n'est pas forcément juste d'un point de vue historique (beaucoup ont oublié que Stone a réalisé un film, non un reportage), mais elle est fascinante sur bien des points. Parce qu'elle explique la guerre du Vietnam, parce qu'elle discrédite la thèse officielle chargeant Oswald, parce qu'elle dénonce des assassinats, des élections truquées, des opérations secrètes... mais au final, elle repose sur du vent, ou plutôt sur un menteur, un spécialiste de la manipulation.

Cet arc de The Boys est si rigoureusement identique dans la construction et l'ambiance qu'il est difficile de croire qu'Ennis ne se soit pas inspiré du récit de Sutherland dans le film de Stone. Ou bien, c'est une nouvelle preuve de la théorie visant à faire croire que les "grands esprits se rencontrent".
L'effet est néanmoins ici un tantinet différent en ce qui concerne le but visé. Dans JFK, le vieux soldat valide la thèse de Garrison (de Stone en réalité, celui-ci ayant d'ailleurs "oublié" pas mal d'éléments à décharge dans son film), alors que Mallory, dans Barbary Coast, ne fait que rendre Hughie plus méfiant.
Encore une fois, j'y vois une preuve de l'intelligence (de l'intégrité presque) d'Ennis. Car là où Stone se sert d'un effet pour appuyer ses convictions, Ennis se sert de la même méthode en en venant à la conclusion que rien n'est évident, que croire aveuglément un menteur professionnel n'est pas très avisé, et qu'adhérer sans prudence à une thèse, même si elle est joliment présentée, n'est pas forcément très futé.

Rarement, en tant que lecteur, il m'a été donné de voir un auteur aussi habile et respectueux du lectorat qu'Ennis. Bien entendu, il dit "quelque chose" de la société américaine, du capitalisme, des politiques, de la guerre, mais il n'emploie pas cette méthode idiote qui consiste à penser que si l'idée défendue est partagée et a l'apparence de l'évidence, elle peut être enfoncée dans l'esprit des lecteurs avec de gros marteaux et peu d'efforts. Au contraire. Contrairement à la forme, violente et trash, qu'il emploie presque systématiquement (cf. La Pro par exemple, une oeuvre un peu méconnue), le fond est toujours, chez lui, étudié et délicat.
Peu importe son "message" où l'endroit où il souhaite nous emmener pour le grand final de The Boys, le chemin emprunté aura été si agréable, si adroitement construit, que le voyage vallait assurément le coup.

L'une des meilleures séries actuelles, tout simplement.
Non, ne soyons pas réducteurs, l'une des meilleures séries de tous les temps, avec The Walking Dead et Fables.