22 octobre 2012

Joe - L'aventure intérieure

Une crise d'hypoglycémie peut être le début d'une odyssée extraordinaire, c'est ce que nous allons voir en nous penchant sur Joe - L'aventure intérieure, sorti en début de mois.

Joe est un adolescent souffrant de diabète. Il doit donc surveiller régulièrement son apport en sucre. Un jour, alors qu'il se rend au cimetière militaire où son père repose, le jeune homme tombe sur une bande de crétins qui le malmènent et lui volent ses sucreries...
De retour chez lui, Joe tombe en hypoglycémie.
Tremblant, transpirant, le garçon se met à halluciner. Il va alors transposer sa lutte contre la mort dans un monde imaginaire, où les jouets prennent vie, où son petit rat est un guerrier, où l'éternel combat de la Lumière contre les Ténèbres repose sur lui...

Voilà un récit très particulier qui, rassurez-vous, traite de bien autre chose que du diabète et ses pénibles conséquences. L'on retrouve ici Grant Morrison en grand maître d'oeuvre, accompagné par Sean Murphy pour ce qui est des dessins.
L'on peut s'attendre à tout avec ce diable de Morrison. Du poignant We3 au nullissime Kill your Boyfriend, en passant par l'opaque The Mystery Play, le fiévreux Arkham Asylum, son excellent run sur les X-Men ou le soporifique JLA. Eh bien c'est plutôt du très bon qui nous attend chez Urban ces temps-ci avec deux oeuvres très différentes mais d'une grande intelligence : d'une part Flex Mentallo (que je suis en train de corriger et dont j'aurai l'occasion de vous reparler à sa sortie) et d'autre part Joe, le comic qui nous intéresse aujourd'hui.

Citons tout de suite le travail exemplaire de Murphy (qui a notamment travaillé sur Crush ou le spin-off de American Vampire). Le dessinateur parvient à créer des atmosphères exceptionnelles à partir de scènes a priori banales, que ce soit l'intérieur d'un simple bus ou le couloir d'une maison. Les angles de vue, le contraste, le souci du détail permettent d'installer une ambiance lourde et inquiétante. Quant au monde imaginaire, il est tout simplement grandiose, avec de magnifiques pleines pages aux décors fouillés.
Bref, graphiquement, c'est une tuerie.

Mais intéressons-nous maintenant un peu à ce que l'esprit, aussi imaginatif que tortueux, de Morrison a pu nous concocter. L'auteur dévoile deux actions parallèles se déroulant à la fois dans le monde réel et dans l'univers halluciné issu de l'imagination de Joe, or ce procédé lui permet d'évoquer non pas les diabétiques ou l'histoire d'un garçon harcelé par des brutes, mais tout simplement le processus créatif.
Car c'est presque à une visite de son propre Imaginaire que Morrison nous convie. Il nous montre clairement, sans prétention, comment par exemple une dangereuse et magnifique cascade peut n'être inspirée que par une mince fuite d'eau ruisselant le long d'un escalier, et par là même s'attache à déconstruire le symbolisme des contes.
En effet, les auteurs, depuis la nuit des temps, s'ingénient à transformer les peines en rebondissements dramatiques et les épreuves terre à terre en quêtes initiatiques peuplées de fées, de trolls et de royaumes à sauver. Parce que l'Homme a, par nature, tendance à enjoliver son quotidien lorsqu'il le raconte mais aussi parce qu'il est plus facile de faire face à un symbole qu'à la réalité, parfois sinistre et oppressante.
De notre côté des pages, les Bouffon Vert ou les Sauron sont rares, mais parce que l'on peut mourir à cause d'un soda que l'on ne trouve pas, ils sont terriblement nécessaires dans l'Imaginaire. Pour donner un peu de grandeur à la souffrance. Un peu de sens à la fatalité.

Attention cependant, il ne s'agit pas réellement d'une aventure au premier degré, dans laquelle l'on peut facilement s'impliquer, mais bien d'une ode à l'Imaginaire qui, à travers un escalier, un robinet, une cage, un portrait, autrement dit trois fois rien, nous montre l'hallucination ultime, la plus désespérée et la plus belle pourtant, celle des auteurs, ces doux alchimistes qui transforment les pires saloperies en mots sur du papier. Et bien qu'il soit question d'un rongeur qui manie l'épée, l'on est plus proche d'un Daytripper (dans un style certes différent) que des Légendes de la Garde.
L'on retrouve en fin d'ouvrage quelques bonus, allant des recherches sur les personnages à une explication case par case, par Murphy, d'une des scènes les plus réussies du livre. Le tout avec hardcover et pour moins de vingt euros.

Du Morrison inspiré et compréhensible. 
Un comic aussi beau sur la forme qu'intelligent sur le fond.

+  bien pensé
+  joli
+/-  sans être élitiste, l'ouvrage est destiné à un public acceptant de voir dans la BD autre chose qu'une simple distraction
-  personnages uniquement symboliques, peu fouillés