17 décembre 2012

De la Technique dans l'Ecriture

Petit essai sur un thème au centre de toute forme d'écriture et qui peut paraître surprenant puisqu'il s'agit d'affirmer, voire démontrer, que le moins important dans une histoire... c'est l'histoire.

Quoi que vous racontiez, quelle que soit l'originalité de l'idée qui peut vous venir à l'esprit, une histoire n'est, à la base, ni bonne ni mauvaise. Son thème peut être "à la mode" et intéresser plus ou moins de monde, mais ce n'est jamais cela qui fera d'une idée de départ un bon récit. Sauf dans le cas de rares exceptions, c'est la manière de raconter qui donnera de l'intérêt, de la force, du panache au propos.
Il est effarant de constater à quel point certains auteurs amateurs, ou même professionnels, ont parfois de larges lacunes techniques quant à la construction même de leur récit. Pourtant, la technique n'est pas un "gros mot" et ne s'oppose en rien à la créativité. Et la narration, comme tout art, repose en partie sur la technique. Ce qui parfois pose problème, c'est que cette technique n'est pas évidente au premier abord.

Imaginez un type qui se met à jouer du piano, sans réellement avoir une maîtrise technique de l'instrument. Même sans être musicien, vous vous en rendrez compte. Vous reconnaîtrez une fausse note, un cafouillage, bref, ça va "se voir". A ce stade, la réaction instinctive est de dire "c'est un mauvais pianiste". Non, en réalité, c'est une personne qui ne maîtrise pas le piano. Ce n'est pas un "mauvais" pianiste, ce n'est simplement pas un pianiste du tout. Un mauvais pianiste serait plutôt quelqu'un qui maîtrise l'instrument, mais qui ne compose pas forcément des morceaux jolis ou intéressants.
Pour les écrivains, scénaristes et autres conteurs en tout genre, c'est un peu identique. Mais les fausses notes s'entendent moins, pour plusieurs raisons d'ailleurs.

Deux de ces raisons sont purement technologiques. Avec l'arrivée des traitements de texte, beaucoup de gens se sont pensés écrivains. Et avec l'arrivée d'acteurs éditoriaux parfois peu scrupuleux, proposant certes des impressions à bas coûts mais aussi des contrats à la limite de la légalité, certains ont été "publiés".
Tout cela a contribué à engendrer une production massive, non filtrée, mais ayant un impact sur le lectorat, voire les auteurs en devenir.
Pour reprendre l'analogie employée plus haut, puisque l'outil (le traitement de texte) est maîtrisé, beaucoup pensent avoir là tout loisir d'utiliser cet instrument (comme s'ils maîtrisaient le piano), alors qu'en réalité, ils ignorent encore tout des véritables bases techniques.
Une autre raison qui contribue à la vision, parfois un peu trouble, de ce qu'est un écrivain tient sans doute dans un petit manque de la langue française, qui, lorsque l'on écrit un livre ou une liste de courses, renvoie au même verbe. Les significations sont pourtant différentes.
Lorsque l'on quitte l'école, l'on est censé savoir lire et écrire. Mais le "écrire", ici, signifie simplement que l'on peut écrire son nom, remplir des papiers, rédiger une lettre, etc. Certainement pas que l'on est capable de construire une nouvelle, un scénario ou un roman.
Vous me direz qu'il existe des auteurs ou éditeurs qui ne maîtrisent même pas la grammaire, mais il s'agit là d'hygiène élémentaire, non de technique d'écriture.

Il est impératif également de comprendre que tout ne relève pas du "goût", ou de l'inclination personnelle. Je me souviens notamment d'une discussion, frisant l'absurde, où un Eric Nolleau expliquait à une Annie Lemoine, totalement à la ramasse, que son "roman" frisait l'indigence (en lui expliquant patiemment pourquoi). Et elle de lui répondre "vous n'avez pas aimé", alors que lui ne parlait que de technique, dont elle ignorait tout.
Cette technique, il y a plusieurs façons de l'aborder et de la comprendre. On peut par exemple lire et travailler énormément, et parvenir à une écriture "instinctive" qui respecte et emploie des règles dont on ignore tout. L'on peut aussi passer par des ouvrages techniques sérieux, comme The Writer's Journey, de Christopher Vogler (mal traduit en "Le Guide du Scénariste" en français, mais bon, c'est introuvable en français actuellement de toute façon). Je dis "mal traduit" parce que ramener le propos à la seule scénarisation est très réducteur. Alexandre Astier lui-même avoue s'inspirer de cette méthode, même pour composer. C'est dire si son domaine d'application est vaste.
Les travaux de Vogler sont basés en partie sur ceux de Joseph Campbell, qui est lui à l'origine de la théorie du monomythe. En gros, Campbell s'est rendu compte que partout dans le monde, quelle que soit la culture, quelle que soit l'époque, un récit, connu, ayant résisté au temps, ou rencontré un engouement populaire, obéissait aux mêmes règles techniques.

Par honnêteté intellectuelle, il convient de préciser que même Campbell et Vogler ont leurs détracteurs. Le monomythe (qui repose tout de même sur de sérieuses bases concrètes) a par exemple été raillé en le simplifiant à l'excès par ce résumé : "le héros a des problèmes, le héros résout ses problèmes". Ce qui, comme toute caricature, n'est pas faux mais, bien entendu, est loin de la réalité puisqu'il existe bien d'autres phases qui permettent de "poser" un récit sur le papier.
Il s'agit là cependant d'un "aspect" technique, d'une manière d'aborder l'écrit, ce n'est pas la seule.

L'un des premiers pas vers la différenciation du fond et de la forme, c'est peut-être déjà de comprendre ce qu'ils ne sont pas. Prenons un exemple : Le Seigneur des Anneaux et Star Wars, c'est la même chose. On se fiche bien du genre (dans un cas l'heroic fantasy, dans l'autre la science-fiction), le fond et la forme sont identiques. Seul le décor change. Mais dans les deux cas, l'on a une quête, un affrontement entre le Bien et le Mal, et surtout, une initiation, des combats épiques, un dépassement de sa condition, bref, c'est le même schéma, ça raconte la même chose. Après, que l'on ait un sith ou un uruk-hai dans le rôle du méchant, c'est très secondaire.
C'est là que l'on se rend compte que l'histoire (les fioritures que l'on met autour de l'idée de départ) importe peu, puisque ça fonctionne aussi bien avec des Elfes que des X-Wing. 
Si l'on prend un exemple plus BD, Attaques Répertoriées et The Walking Dead sont deux comics parlant de zombies. L'on pourrait donc les penser "proches" alors qu'ils sont très éloignés sur la forme. Et puisqu'ils parlent du même sujet, leur différence tient donc au traitement, à la narration.

Continuons sur ce même exemple. Dans un cas, la forme privilégie une ambiance froide, scientifique, historique même, qui conduit à une certaine distance, une approche presque clinique du genre post-apocalyptique. Dans le second cas, il s'agit de mettre en avant les rapports entre des gens qui sont livrés à eux-mêmes, après l'effondrement de la civilisation et de toute forme d'autorité. C'est une étude sur la nature profonde de l'Homme.
L'une de ses approches n'est pas supérieure à l'autre, sauf à considérer là une inclination personnelle, mais les deux parviennent à ce résultat différent par la forme, autrement dit la narration.

Pour se convaincre de l'importance de la narration, prenons une idée parfaitement loufoque. Oublions les quêtes épiques et les grandes sagas, et imaginons l'histoire la plus pourrie possible. Le personnage principal ne sera pas un héros, plein de bons sentiments, mais plutôt un loser, sans emploi, mal fringué, porté sur l'alcool. Son activité principale serait... disons, un truc banal, je ne sais pas, le bowling par exemple. L'intrigue, l'élément déclencheur, devrait être aussi naze que possible. Par exemple, quelqu'un vient pisser sur son tapis, et le mec souhaite se le faire rembourser.
Est-ce que l'on peut faire une bonne histoire avec ça ?
Oui, ça a déjà été fait au cinéma, par les frères Coen, et ça s'appelle The Big Lebowski. Ce film est un pur chef-d'oeuvre, bien écrit, drôle, original, bien filmé... et pourtant, l'histoire, si on la résume, c'est un connard qui n'est pas content parce que des mecs louches pissent sur son tapis crasseux.

L'histoire, dans une histoire, n'a aucune importance, ou presque.
L'on peut faire frissonner ou rire à partir d'un type qui se brosse les dents.
Et l'on peut plonger tout le monde dans l'ennui même avec des armées, des monstres incroyables et des combats à n'en plus finir.
Parce qu'en réalité, la plupart des effets sont obtenus par une technique, qui n'est pas influencée par le cadre du récit. Et si la technique est absente, on peut mettre tous les ingrédients qu'on veut, ça donnera de la merde.
En cuisine par exemple, on peut avoir les mêmes ingrédients qu'un grand chef et rater un plat, par insuffisance technique. Et la technique, ce n'est pas toujours franchement compliqué, c'est simplement comprendre quelle cause produit un effet particulier.

Il existe un exemple extraordinaire, auquel tout conteur peut se frotter pour apprendre et progresser : Les Vacances de l'Amour. Attention, pas Hélène et les Garçons, ni les Mystères de l'Amour, mais bien les Vacances. C'est une série AB, merdique, avec un scénario à chier, des acteurs à chier, une réalisation à chier, bon, tout le monde le sait ça. Mais c'est bien plus encore. En fait, c'est typiquement la série où tout ce que l'on ne doit pas faire a été fait. Même des trucs qui ne demandaient ni pognon, ni talent, ont été totalement merdés. Ce qui peut devenir très drôle mais aussi très intéressant, dans le sens où cela montre le décalage entre l'effet voulu et le résultat obtenu.
Prenons, dans cette série, Nicolas, l'un des personnages principaux, qui est censé être sympathique, intelligent, mature, séduisant, etc. C'est en tout cas l'effet voulu. 
Par contre, il arrive très régulièrement que ce même personnage fasse montre de son intelligence ou de sa force d'une manière totalement maladroite d'un point de vue narratif. Les carences des scénaristes sont alors exposées de manière évidente. Par exemple, il va humilier, sans être aucunement menacé, un vague type qui draguait ses copines. En le malmenant même physiquement. Ce n'est ni drôle ni héroïque, en fait, il devient aussitôt, par un mécanisme évident, totalement antipathique. De la même façon, quand il engueule le chef de la police et lui démontre clairement sa supériorité (alors que l'autre a l'image d'un brave benêt), là encore, l'effet obtenu est désastreux et à mille lieues du résultat voulu.
Et des exemples comme ça, dans cette série, il n'y en a pas 10 ou 50, mais des centaines. Tout tape systématiquement à côté. Du coup, ça peut être aussi une manière d'apprendre, en réussissant à percevoir ce qui n'est pas bien fait et quelle conséquence cela a sur notre perception du récit.

Je prends ci-dessus un exemple volontairement hors pop culture, pour bien montrer que la technique n'a rien à voir avec le genre ou le fond. Les Vacances de l'Amour, perso, ça ne me branche pas trop, mais ça pourrait être bien écrit tout de même.
C'est ici l'exemple type d'une écriture dénuée de technique, qui tape à côté de l'effet désiré. Et ce n'est pas une question de goût. Je n'aime pas cette série, et elle est mal écrite. Elle pourrait être bien écrite qu'elle ne me passionnerait pas plus, mais elle serait "juste" techniquement.  
Il ne suffit pas de désigner le héros et son adversaire pour qu'ils soient automatiquement perçus comme Bon et Méchant.  
Un héros, cela ne se désigne pas, ça se construit. 
En architecture, il ne suffit pas de dire "tiens, ici je verrais bien la salle de bain, et là c'est une cheminée". A un moment, il faut s'occuper de fondations, mettre des briques... selon un plan.

Ecrire peut sembler aisé, parce qu'évidemment, tout le monde ou presque peut aligner des mots.
Mais écrire, au sens "maîtriser un récit, en obtenant l'effet voulu sur l'auditoire", c'est là bien autre chose.
Il existe un moment où seuls goût et subjectivité peuvent prendre le pas, mais avant cela, que d'étapes essentielles...
Un pilote est avant tout quelqu'un qui connaît des procédures et comprend les réactions de son avion. Tout comme un chirurgien se sert avant tout d'un savoir technique évident. L'on peut cependant trouver des pilotes ou médecins plus ou moins doués. Mais tous ont un bagage technique. Et cette technique ne dépend aucunement des préférences de chacun. C'est une somme de constantes et d'impératifs. L'on peut trouver une tour ou un pont plus ou moins jolis, mais le fait qu'ils résistent au vent et aux différentes contraintes physiques, c'est là de la pure technique.
En écriture aussi, pour que tout ne s'écroule pas au moindre courant d'air, il faut des bases solides. Cela ne nuit pas à la créativité, cela lui donne de quoi s'épanouir.

Pour s'écarter des séries relativement... pauvres, l'on peut même aller flirter du côté de Deleuze pour, déjà, trouver de la technique à travers son explication de l'action/réaction. Ou de l'opposition entre l'Habitude et le temps de la Réflexion. Ce qui peut se comprendre au cinéma, mais reste vrai dans n'importe quel récit construit, qui rompt avec certains codes. Là où l'on s'attarde, en décrivant ce qui n'est pas nécessaire par exemple, commence le temps de la réflexion. L'habitude (la réponse évidente) étant brisée, quelque chose survient. Autre que le simple enchaînement logique. Là encore, on se fiche bien de savoir qui ou quoi, c'est une technique et rien d'autre. Qui aura un effet bien précis, comme un bémol ou un dièse sur une portée.
Et c'est cet enchaînement de techniques qui, bout à bout, fait la "justesse" d'un récit. Non son intérêt intrinsèque, parce que l'on peut être juste et chiant, mais sa seule "justesse".  
Au moins, qu'un héros ait l'air d'un héros (même alcoolique, même clodo, là n'est pas la question) et qu'un évènement soit bien amené, avec l'effet voulu, etc. Le reste, c'est le domaine du talent, ou du subjectif, du goût, et là effectivement, tout est possible.
On a même donné un nom à cela. La licence poétique.
Mais bon... la licence poétique, ce n'est pas une absence de technique, c'est un dépassement de cette même technique.

Conter est un art qui existe depuis la nuit des temps. Parce qu'il répond à un besoin fondamental. Pas aussi fondamental que respirer ou se nourrir, mais même Maslow a émis l'hypothèse que, au bout du bout, venait le besoin de créativité. Comme si nous étions condamnés à imaginer un état divin que nous n'atteindrons jamais mais que nous pouvons compenser par l'art. Regardez bien cette pyramide ci-contre. Il existe, à certains niveaux, une forme d'instinct, mais chaque domaine s'appuie sur un minimum de technique, innée ou acquise.
L'écriture est un domaine magique, où tout est possible, mais ce n'est nullement un domaine plus facile d'accès que l'architecture, la cuisine, le sport ou le chant.
On se fout de votre idée de tour si l'immeuble que vous avez en tête ne tient pas debout. Et le plat que vous vouliez concevoir peut être original, il sera nul si vous ne maîtrisez pas sa cuisson.
Le fond, c'est l'idée, dont on se tape (parce que tout peut être bien ou nul).
La forme, c'est plus ou moins la technique, surtout quand on ne la comprend pas (à un certain niveau, ça devient aussi une signature).
Mais c'est toujours la manière dont on mène et malmène une idée qui en fait l'intérêt.

Voyons cela plus concrètement à l'aide d'un exemple simple. Imaginons que l'on cherche à raconter la mort de Spider-Man. L'idée peut susciter de l'intérêt chez les fans, mais elle n'est en soi ni bonne ni mauvaise. Tout va dépendre de la manière dont on va construire le récit. Dans un premier temps, utilisons une forme neutre, uniquement descriptive et dénuée de technique.
Cela pourrait donner :

Spider-Man est touché par deux balles, à la tête et au thorax, et s'écroule dans le caniveau. Il saigne abondamment mais garde les yeux ouverts sous son masque. Son assassin s'éloigne sans qu'il puisse faire quoi que ce soit pour tenter de l'arrêter. Quelques pensées fugaces accompagnent ses derniers instants. Il craint pour son identité qui ne manquera pas d'être divulguée et finit par songer à MJ et Gwen...  

Rien de bien palpitant ou émouvant dans ce style très "rapport de police". Ensuite, dans un second temps, employons une technique, connue et évidente, afin de mettre l'idée en forme.
Voici la deuxième version :

La rigole devant moi s'anime d'un rouge sang.
La tête sur le bitume, un œil encore ouvert,
Je peux voir s'écouler mes pleurs et mes tourments
Car dans ce caniveau, c'est ma vie qui se perd.

Ai-je été un héros ? Un bon fils, un brave type ?
Je ne m'en souviens plus et pense à ma cagoule…
M'arracheront-ils mon masque, comme une proie qu'on étripe
Et dont l'identité est jetée à la foule ?

Je voudrais bien sourire mais c'est un pâle rictus
Qui s'affiche sur mon âme pour mes derniers instants.
L'ennemi m'a vaincu, soutenant mordicus
Que ma foi était vaine et mes vœux malséants.

Pas de tunnel pour moi, ni anges ou chants ou fées…
Ce qui m'attend est autre, plus commun et moins beau.
Ma quête s'arrête ici, brutalement stoppée,
Par un destin sournois et un banal salaud.

Admettez au moins ça, les balles sont innocentes.
C'est celui qui décide, et qui s'enfuit déjà,
Qui est seul responsable, en pressant la détente.
Ses pas encore s'éloignent et mon corps devient froid.

Je revois tant de scènes, amours adolescentes,
Qui perturbent mon esprit et adoucissent la fin.
Cette rue, fade et laide, devient une noble sente.
Quant à mon agonie, bien doux est son parfum…

On remarquera que, même sans être Racine, se reposer sur la technique (en l'occurrence ici l'alexandrin) permet d'habiller l'idée, de lui donner une forme qui, déjà, suscite une réaction. Cela pourrait se travailler plus en détail, selon l'effet désiré, mais même un premier jet à l'arrache, peu pensé, donne quelque chose de "propre". La forme, mise en avant, donne une dimension lyrique à ce que l'on raconte. Or il s'agit toujours d'un type avec un masque en train de crever dans un caniveau, ça n'a rien de joli en soi. Mais ça peut le devenir.
La technique impose ici des contraintes évidentes. Il faut respecter un rythme (le nombre de pieds) et des rimes. L'on pourrait alors penser que le processus créatif en est perturbé, que la liberté de l'auteur est moins grande, or, il n'en est rien. On continue à raconter ce que l'on veut (j'ai même ajouté une petite allusion à la énième polémique sur les armes à feu) mais dans un cadre précis, ce qui permet de structurer le récit. Le propos n'est pas limité par la technique, il est soutenu par elle.
En prose, la technique ne saute pas aux yeux, elle est même normalement habilement dissimulée, mais elle n'en demeure pas moins présente et essentielle. 

Que l'on raconte l'ascension d'un héros, les affres d'une intelligence artificielle ou les pannes sexuelles d'un mafieux, la technique ne suffit pas. 
Mais elle est et sera toujours indispensable. Aucun art n'en permet l'économie. C'est elle qui ponctue, nuance, dégrade ou, une fois maîtrisée, permet de transcender le sujet abordé. Parce qu'elle ne permet rien d'autre qu'une appropriation totale du sujet, et donc une redéfinition de l'art à son image.
Ceux qui ont l'air de faire "simple" sont souvent ceux qui maîtrisent le mieux leur art. Le dépouillement de Miller par exemple, dans Sin City, est un summum de maîtrise. Ce n'est pas un trou du cul qui n'a pas envie de trop s'emmerder, c'est un type qui, par la suggestion, l'absence, le vide, va créer quelque chose d'encore plus fort, plus impactant, que si les planches étaient détaillées. Mais pour arriver à ce résultat, il faut être capable de tout dessiner. Et de savoir quoi enlever.
Ce sont ces ajouts, ces partis pris, ces restrictions, ces codes, ces variations, qui feront que le braquage d'une pharmacie sera passionnant et réussi alors qu'une épopée cosmique sera soporifique.
Ecrire n'est pas une question d'imagination.
C'est, d'abord, une question technique.
Une question de forme.
Si vous n'avez aucune connaissances techniques dans ces domaines, vous n'allez pas assurer vous-même l'installation électrique de votre maison, ni les travaux de plomberie. Et vous n'allez pas soigner la carrie de votre petit dernier non plus (encore que ça, ok, ça peut être marrant).
Conter est aussi complexe que piloter, soigner ou construire. La technique est moins visible, mais elle n'en est pas moins présente et nécessaire.

C'est seulement une fois maîtrisée qu'il est possible d'oublier cette technique, non parce qu'elle n'est plus nécessaire, mais parce qu'elle fait partie de soi. Une progression que l'on retrouve dans les arts martiaux japonais par exemple, avec les trois stades Shu, Ha et Li. Dans ce dernier état, il est possible de s'écarter du carcan technique sans perdre en efficacité. Parce que la base a été patiemment construite, parce que le socle est solide, il est possible de prendre des risques, de repenser des mouvements essentiels. De trouver "son" style.
Il existe aussi un Li littéraire, où l'auteur n'est plus seulement un technicien, habile et patient, mais aussi un magicien, capable d'enchanter les idées les plus saugrenues. Tout semble alors facile, naturel. Et seul le fond saute aux yeux des lecteurs. Mais que l'on manie la caméra ou la plume, cet accomplissement, cette maîtrise absolue de ce que l'on conte, n'est possible qu'avec la compréhension intime de la forme et des différentes manières de la travailler.

Ce n'est pas la Comté ou le Mordor qui font que les paysages décrits par Tolkien sont si fascinants (après tout, ce ne sont que des mots et une carte simpliste en début d'ouvrage). Et le bowling, les tapis et la pisse ne sont pas à l'origine du succès de The Big Lebowski. Ce qui compte, dans toute oeuvre aboutie, c'est l'habileté dont fera montre l'auteur en travaillant la forme (et ceci, contrairement au fond, peut se juger aussi aisément qu'un temps de cuisson ou un coup de pied circulaire).
Admettre cette constante, puis tenter de comprendre ce qui la sous-tend, c'est un pas essentiel vers la maîtrise des Mots et des Images. Cela ne permet pas de devenir à coup sûr un bon écrivain ou un bon réalisateur, mais cela permet de commencer à devenir un véritable auteur.

"Le génie est le hasard de la technique... et la technique de ce hasard."
Louis Gauthier