18 mars 2013

Urban Indies : Saga


Magie et technologie, créatures étranges et sentiments bien humains, voilà l'habile mélange proposé par Saga, une série dont nous découvrons aujourd'hui le premier tome VF.

Alana et Marko n'ont pas grand-chose en commun. La première est une ailée, venant de la planète Continent, le second est un cornu, originaire de Couronne. Leurs deux mondes sont en guerre, exportant leur conflit jusqu'aux confins de la galaxie. Mais sur Clivage, où est détenu Marko et où Alana est en charge de sa surveillance, les deux êtres font plus que se rencontrer. Ils vont s'aimer, et de leur union va naître une petite fille qui, en plus d'être la preuve d'un accouplement coupable, va devenir un symbole que les deux camps en présence vont vouloir s'accaparer.
Traqués par un Prince-Robot, pourchassés par des chasseurs de primes, épiés par les Horreurs, les jeunes parents vont devoir dépasser leurs différends pour échapper à leurs poursuivants et, enfin, trouver un endroit paisible pour élever leur enfant...

La collection Indies de Urban Comics accueille, comme son nom l'indique, des titres indépendants (n'étant donc pas issus de l'univers DC Comics). Saga est l'un de ceux-là. Cette série est écrite par Brian K. Vaughan et dessinée par Fiona Staples. L'on connaît déjà bien Vaughan, scénariste notamment de l'excellente série Runaways, de l'émouvant Pride of Baghdad mais aussi de Y the Last Man, The Hood et même Buffy. Un bilan plus qu'honorable si l'on excepte l'irritante blondasse chasseuse de dentus. La jeune artiste canadienne (dont on peut découvrir une partie des travaux sur son blog) qui est aux crayons est sans doute moins connue, mais clairement talentueuse. Elle parvient, sur ce titre, à donner naissance à un univers onirique qui peut parfois basculer dans quelque chose de très cru, oscillant sans cesse entre fantastique et un réalisme qui se teinte de temps à autre d'horreur. Cette dichotomie est quelque peu lissée par la colorisation, très douce, qui donne aux personnages les plus abjects et aux scènes les plus sanglantes un esthétisme presque enfantin.

L'intrigue s'avère, quant à elle, aussi solide qu'attractive. Vaughan bâtit un univers original et crédible qui joue sur l'opposition de contraires, comme la magie (fonctionnant grâce à des éléments tels que la neige ou les secrets !) et la technologie, mais aussi au sein d'une même espèce, comme lorsqu'un robot à l'étonnante tête d'écran est montré en train de faire l'amour ou de satisfaire un besoin naturel. Ce constant décalage entre ce que l'on suppose être la nature profonde d'un personnage et sa représentation (Izabel, aussi touchante qu'épouvantable, en est un autre exemple) produit un effet particulier qui n'est pas loin de mettre le lecteur mal à l'aise, ce qui est plutôt bien trouvé lorsqu'il s'agit de l'immerger dans un monde dangereux et inconnu.
L'auteur, loin de se contenter des codes de la science-fiction, insuffle de l'humour et de l'émotion entre deux scènes d'action et fait preuve d'une audace rafraichissante, qu'il s'agisse de mettre en scène un accouchement ou de revisiter le concept de bordel (ici dans une version interstellaire assez exotique).

Voilà donc un lancement réussi pour Saga. Ces six premiers épisodes, entre poésie pure et éléments terre-à-terre à la limite du répugnant, permettent de découvrir des personnages attachants et des concepts aussi bizarres (mais réussis) que l'arbre-fusée ou le chat-mensonge. Loin de se laisser déborder par ses créations quelque peu déroutantes, Vaughan signe ici une oeuvre riche, maîtrisée, qui nous emporte loin des sentiers battus et des planètes à portée de télescope. 
Un vrai bon moment de lecture, dépaysant et jouissif.

+ originalité des créatures et du monde dépeints
+ humour
+ graphisme
+ intelligence du concept
- des décors parfois un peu minimalistes