01 avril 2013

Stephen King : 22/11/63

Petite bafouille aujourd'hui sur non pas un comic mais un roman, et quel roman, puisqu'il s'agit du dernier Stephen King : 22/11/63.

Que feriez-vous si vous pouviez changer les choses, le passé ?
Imaginez que le plus grand des pouvoirs soit entre vos mains. Vous connaissez la danse et les pas à l'avance, à vous de vous amuser avec.
C'est ce qui arrive un jour à Jake Epping, un petit prof banal, qui trouve le moyen d'aller dans le passé, précisément le 9 septembre 1958. 
Le 9 septembre 1958, vous pouvez changer bien des destins. Faire en sorte que des braves gens n'aient pas d'accident de chasse par exemple. Ou épargner à un gamin de voir sa famille se faire massacrer sous ses yeux. Mais surtout, vous êtes à cinq ans de l'assassinat de Kennedy. Vous pouvez potentiellement éviter l'enlisement au Viêtnam et les milliers de morts qui en découlent...
Il vous suffit de traquer un homme.
Vous connaissez son nom.
Lee Oswald.
Et pendant ces cinq années, quoi d'autre allez-vous changer ?

Il y a quelques jours, j'ai entendu à la radio un journaliste dire que Stephen King, avec ce roman, quittait le roman de genre et rentrait dans la "littérature". Comment peut-on être à ce point ignorant de ce qui sous-tend la littérature pour ainsi prétendre que le grand King n'y avait pas, depuis fort longtemps, trainé ses guêtres ? Ce blog ne devrait parler que de comics, mais les règles absurdes que certains inventent nous nuisent suffisamment pour, parfois, s'offrir le luxe de ne pas les suivre.
Stephen King est au centre de ce que j'ai toujours défendu, et ce roman est un pur moment de lecture. Pas trop mal adapté en plus. Il m'a donc semblé naturel de vous parler de l'essentiel, de ce qui nous fait vibrer, de la magie véritable. 

Abordons de suite l'adaptation française. La dernière était catastrophique, Dôme étant, à mon sens, la pire des traductions d'un roman de King. 22/11/63, heureusement, parvient à se hisser en dehors des ornières dans lesquelles nous nous étions honteusement embourbés il n'y a pas si longtemps. Est-ce pour autant parfait ? Non.
Tout d'abord, quelques coquilles sont présentes. Rien de bien méchant finalement pour plus de 900 pages (manque de rigueur cependant, c'est évident). Il n'y a plus de traductions approximatives ou de notes de bas de page tendancieuses, et c'est déjà un vrai soulagement. Faut-il y voir une relation de cause à effet, William Desmond ayant laissé ici sa place à Nadine Gassie ? Ou bien certains ont-ils enfin réussi à empoigner le putain de balai qu'ils avaient je ne sais où pour le passer sur certaines méthodes de travail poussièreuses ? Toujours est-il que le résultat est meilleur. Pas parfait, oh non, mais suffisamment bon pour mérirer le respect dû à un travail. Réel.
Reste un choix particulièrement étrange. Ce qui choque ici tient en deux lettres : "ne".
L'adverbe de négation est en effet le grand absent de la narration, pourtant globalement agréable. Il est déjà très aléatoire de le faire disparaître dans des dialogues (comme il a été tenté de le démontrer dans cet article), mais le bannir de la quasi totalité du roman est bien pire. J'en reviens à une base technique : si l'on dégrade une forme admise, il faut que cela soit dans un but concret qui sert le récit. A partir du moment ou la dégradation nuit non seulement au récit mais aussi au personnage (en le faisant passer pour un benêt), il y a alors une nuisance absurde mais aussi un manque de connaissance du processus naturel d'adaptation qui existe dans l'esprit du lecteur. 
Ceci dit (mais faut-il s'en réjouir ?), la dérive précédente était tellement violente que ce changement de cap, même sans finesse, ne peut être que bien accueilli.

Intéressons-nous maintenant à l'histoire.
Sachez-le, je suis un inconditionnel de Stephen King. Cela ne veut pas dire que je suis dupe de tout, simplement que je sais à quel point ce que fait ce type est bon et merveilleux et authentique et doux et terrible.
Lorsque je lis un roman, je veux m'en prendre plein la gueule. Et je veux que ce soit bien amené. L'histoire, je ne le répèterai jamais assez, n'est que secondaire. Seul le Conteur fait que ça marche ou non.
King, encore une fois ici, montre tout l'étendu de son talent. A savoir faire exister un ou deux personnages bien campés dont on se soucie suffisamment pour tourner les pages, encore et encore. Et à la fin, que l'on soit ou non convaincus, il reste le chemin parcouru et ce sentiment doux-amer que laisse le papier lorsqu'il a fait son oeuvre.
N'importe quel éditeur recevant un tel manuscrit vous dirait que ce texte est trop long et n'intéressera personne. Le texte est en effet un peu long. Mais putain, ce qu'il est bon ! Plus que l'assassinat de Kennedy ou les affres de l'effet papillon dus à la trituration du passé, c'est essentiellement une histoire d'amour, simple, belle, douloureuse, qui s'installe et est au centre du long chemin parcouru par Jake, devenu, en Terre d'Antan, ce George Amberson qui, longtemps, hantera nos pensées. Car plus que le funeste destin du 35e  président américain, c'est bien celui de Sadie - jeune prof prisonnière d'un passé qui se défend - qui nous importe. 

Il est possible de raconter des sagas cosmiques tout en étant chiant. Tout comme il est possible de raconter une matinée passée à regarder un chat, et être inspiré au point de passionner des milliers de lecteurs. Il ne s'agit pas de talent (ou pas tout à fait) mais de travail et de savoir-faire. 
Le Voyage dans le Temps de Stephen King est... décevant, par rapport à l'idée que je m'en faisais. 
Mais ce Voyage est fantastique, parce qu'il atteint et touche le voyageur. 
Encore une fois, l'auteur, en ayant réussi l'exploit de nous faire croire à la trame essentielle de son univers, ne nous place pas uniquement en tant que témoins du récit, mais nous oblige à nous investir dans le Temps, dans la Morale et dans le fameux et très problématique "et-moi-qu'est-ce-que-j'aurais-fait ?".
Et puis, même si les années 60 de l'Amérique ne parleront pas à tout le monde, il y a, dans tout cela, plus que le simple taxi pour Hier. King, en brassant les Grands Moments et les Petites Choses, met sur notre chemin, déjà arpenté ou à venir, l'étrange magie qui nous donne à tous une importance : quoi que nous fassions, un peu ou beaucoup, cela changera... tout !

Un roman de King est toujours un moment de virtuosité intense. Et tant pis si l'on connaît la musique, l'ivresse de la danse est encore présente...

+ thème passionnant
+ écriture efficace
+ une love story tragique, évitant la niaiserie
- adaptation perfectible
- quelques longueurs lors de la "traque" d'Oswald