06 avril 2013

Superior Spider-Man : analyse de la nouvelle évolution du Tisseur

Après la fin, aux Etats-Unis, de la série Amazing Spider-Man et le début de Superior Spider-Man, nous nous penchons aujourd'hui sur cette évolution radicale (honteuse même pour certains) du Monte-en-l'air.
Attention, ce sujet contient d'importants spoilers concernant des évènements qui ne seront pas publiés, en France, avant juin 2013.

Faisons tout d'abord un rapide point pour bien comprendre de quoi il est question. Nous savions, depuis pas mal de temps, que le Docteur Octopus n'était pas au mieux de sa forme. Dans l'arc Ends of the Earth (terminé depuis peu en France), ce dernier s'offrait un dernier baroud d'honneur et se voyait de nouveau défait par son vieil ennemi tisseur de toile.
Tout cela était conté par Dan Slott, scénariste en charge du destin de Spider-Man depuis plusieurs années. Or, le moins que l'on puisse dire est que l'auteur n'avait pas jusqu'ici brillé sur le titre, récupéré, il est vrai, en piteux état après la régression due à One More Day. Non seulement les récits en dents de scie ayant constitué la période Brand New Day ne furent guère convaincants, mais les dernières histoires développées par Slott s'avérèrent aussi fades qu'ennuyeuses. Pour prendre l'exemple évoqué plus haut, Ends of the Earth ne fut qu'une suite de combats et une course aux gadgets sans intérêt qui, en plus, convenait mal au personnage. Car, contrairement à ce que certains responsables éditoriaux pensent, les fondamentaux de Spider-Man ne se situent pas dans le fait qu'il ait ou non une tantine, ou dans sa niaiserie psychologique, mais bien dans le simple fait qu'il s'agit avant tout d'un héros urbain, local, s'occupant de "petits" problèmes. Il n'est pas "conçu", à la base, pour sauver le monde, mais pour patrouiller tardivement dans les ruelles sombres et se dépêtrer au milieu d'un tas d'ennuis personnels. Autant dire que l'on était loin de tout cela et que le run de Slott, surtout en comparaison de celui - brillant - d'un Straczynski, paraissait totalement anecdotique.
Et puis vint la fameuse idée...

Nous rentrons là dans ce que seuls les lecteurs de la VO connaissent, aussi je réitère mon avertissement afin de ne pas gâcher votre plaisir de lecture : ce dont il est question ci-dessous n'est dévoilé que dans les ASM #698 à #700 et les quatre ou cinq premiers Superior Spider-Man.
L'élément essentiel qui conduit à la fin d'Amazing Spider-Man est dévoilé à la fin de cette série (les numéros #698 et #700 étant les plus importants en plus d'être les plus réussis depuis longtemps). En fait, Octopus, à l'article de la mort, a réussi un dernier tour de passe-passe en échangeant son esprit avec celui de Peter Parker. Peter, coincé dans le corps mourant de Doc Ock, connaît donc une fin tragique alors que Otto le "remplace" dans ses rôles civil et super-héroïque.
A première vue, l'idée semble étrange, pas très crédible, mais contre toute attente, Slott va réussir à en faire quelque chose de bien. Dans un premier temps, Otto se contente juste d'habiter le corps de Parker, en gardant sa propre personnalité. Mais, après avoir pris connaissance des souvenirs de Peter, et ressenti ses émotions passées, Otto, bouleversé, change du tout au tout et souhaite devenir un nouveau, un meilleur Spider-Man.
Et non seulement cette idée fonctionne, mais Slott fait des merveilles sur Superior Spider-Man. 

Le Spidey nouvelle version réserve bien des surprises. Tant avec les vilains qu'avec les filles par exemple. Cet Otto/Peter est en effet plus malin, moins complexé, plus violent aussi. Là où Slott a une idée de génie, c'est que loin de nous montrer simplement ce "dark" Spider-Man, il va constamment faire référence au Peter que nous connaissons en en faisant le témoin, impuissant, de ses agissements. Une étincelle de l'esprit du véritable Peter demeure en effet dans son corps. Mais il ne peut pas pour autant prendre les commandes, et le Peter/Otto est totalement inconscient de sa présence.
Cela donne lieu à des scènes parfois très drôles (la longue drague de MJ) ou même émouvantes (Peter voyageant dans les souvenirs d'Otto et le voyant comme un gamin). C'est en tout cas très habile et ça se lit d'une traite. Même certaines transitions (le thème de l'enfance, évoqué juste avant, que l'on retrouve chez le Vautour et ses très jeunes "sbires") semblent naturelles et parfaitement amenées, un sentiment que l'on n'avait plus ressenti, en suivant le Tisseur, depuis très longtemps !
Slott se permet même quelques allusions sympathiques au Dark Knight de DC, Jameson ayant une idée de Spider-Signal dont le nouveau Peter va rapidement démontrer la stupidité. 
Bref, c'est très sympa. Mais ce n'est pas l'avis de tout le monde...

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Slott, suite à ces épisodes, s'est vu menacer de mort par des internautes. Même si l'on suppose que c'est là le fait d'abrutis, excités par le sentiment d'impunité qu'offre le net, la réaction est aussi extrême que scandaleuse. Et pas parce que le travail de Slott est bon, ce serait scandaleux même si ce que Slott avait fait était nul. Pouvoir débattre d'une orientation, de la pertinence d'une idée, est parfois intéressant (encore que, bien souvent, le net se résume à un gigantesque et inintéressant maelstrom de "j'aime/j'aime pas"), mais un scénariste (plus largement tout écrivain ou auteur au sens large) doit conserver ces libertés essentielles que sont la liberté de déplaire, et même celle de se tromper, sans que l'on en vienne à le menacer. Une évidence mais qu'il est peut-être nécessaire de rappeler de temps en temps.
Heureusement, Marvel a reçu aussi des réactions certes négatives mais plus mesurées. L'éditeur a d'ailleurs eu le courage de publier des critiques très dures dans ses publications (ce n'est pas le cas de tous ceux qui nous saoulent en France avec leur rubrique "courrier des lecteurs" dont on cherche encore l'intérêt). 
Comme tous les changements importants, celui-ci fait donc son lot de mécontents, et pourtant, il est loin d'être indigne. Voyons pourquoi.

Souvenons-nous de l'un des pires scandales concernant Peter Parker ; la polémique ayant entouré son remplacement par Ben Reilly (cf. la Saga du Clone). Tentative de remplacement dirons-nous plutôt, puisque, après avoir déçu une partie du lectorat en évinçant Parker, Marvel avait réussi l'exploit de décevoir l'autre partie en le réintroduisant. Il est important de se rappeler que ce qui était reproché à l'époque n'était pas la qualité des récits, mais bien le simple fait de changer l'identité du Tisseur (changement qui, il est vrai, envoyait maladroitement à la poubelle une partie de son passé et des souvenirs des lecteurs).
Aujourd'hui, les temps ont changé. Tout le monde (ou presque) sait bien que Parker va revenir. Et même que la série historique, Amazing Spider-Man, fera son retour. Ne serait-ce que pour fêter une centaine de numéros supplémentaires. Pourquoi diable alors s'offusquer d'une petite pause, surtout d'une pause dans la mièvrerie qu'est devenu l'univers de Spidey ?
Arrêtons-nous un instant sur l'un des courriers reçus par Marvel. Un lecteur prétendait notamment qu'il n'achèterait plus la série tant que le "vrai" Peter ne serait pas revenu. Etrange déjà d'écrire à une revue que l'on prétend ignorer, mais admettons. Le pire dans ce message, c'est son absurdité : car Peter EST présent dans Superior Spider-Man. Il ne peut pas agir à sa guise, mais il est là et il est même plutôt drôle.
Et tout le monde, à part quelques ronchons qui s'amusent à jouer les naïfs, sait qu'il ne partira pas. Parce que Peter Parker EST Spider-Man. Et s'il est bien un message que Slott a pu délivrer au cours de son run, c'est celui-là.
Mais cela va plus loin et nous interroge sur l'apparente malédiction qui frappe un genre entier...

Le genre super-héroïque est-il destiné à radoter ?
Eh bien, accrochez-vous, certains semblent le croire. Des "spécialistes", des éditeurs, des auteurs, pensent que le destin d'un super-héros est de ne jamais évoluer, d'être prisonnier d'un schéma classique, usé jusqu'à la corde mais néanmoins incontournable.
Pourquoi ? J'avoue que, bien qu'ayant lu un tas d'ouvrages sur le sujet, jamais je n'ai trouvé de réponses pertinentes. Même en prenant en compte la particularité des univers partagés que sont ceux de Marvel et DC, même en reconnaissant qu'il existe un processus naturel d'adaptation à la continuité dans l'esprit du lecteur (cf. ce parallèle avec la DoublePensée), rien ne nécessite de figer les personnages dans le marbre et la poussière. En tout cas, rien de sérieux. Ce sur-place narratif, défendu parfois avec acharnement, n'a même pas réussi à endiguer la chute vertigineuse du nombre de lecteurs, encore précipitée au contraire par les effets boomerang pernicieux des adaptations au cinéma.
Pourtant, la plupart des acteurs du monde éditorial et certains lecteurs pensent encore qu'éliminer un personnage quel qu'il soit, même en lui offrant une belle fin, est inconcevable. C'est notamment pour cela que la tante May est toujours présente aux côtés du Parker de la Terre 616. Prenons un autre exemple récent. Dans la revue Spider-Man de février, Christian Grasse écrit ceci : "Dan Slott, est-ce que vous nous prenez pour des novices ? Nous savons bien que vous n'avez pas pu la tuer ; c'est un personnage trop intéressant !"
Là on se dit, wow, il parle de quelqu'un de vraiment important, MJ peut-être. Ben non. Le personnage "trop intéressant" pour crever est... Silver Sable !
Alors, au-delà du fait qu'elle est parfaitement inconnue du grand public, je ne vois vraiment pas en quoi Silver Sable est trop intéressante pour qu'on la bute. 
Et c'est justement là le coeur du problème.

Marvel ne sait pas tuer ses personnages.
Bien entendu, il n'est pas question de supprimer les grandes têtes d'affiche. Même si leur rôle super-héroïque pourrait être repris par d'autres, Peter Parker, Matt Murdock ou Tony Stark ont un réel intérêt et un potentiel trop important pour être sacrifiés. Mais les autres ?
Car on parle ici de plusieurs milliers de personnages, dont la plupart sont parfaitement secondaires, inintéressants, quasiment inconnus et incapables bien sûr de générer des ventes sur leur seul nom. Pourquoi alors ne pas s'en servir pour enrichir la vie des héros principaux ? Pour leur offrir cette dimension dramatique qui fait tout le sel des récits ? Pour leur permettre d'enfin s'épaissir en encaissant de vrais coups ? 
En allant plus loin, l'on pourrait même imaginer que, tous les 20, 30 ou 40 ans, un nouveau type endosse le costume de certains héros. L'éditeur garderait l'aura et la notoriété tout en insufflant une nouvelle vie à des personnages trop immobiles. 
Mais non, au lieu de cela, l'on nous gave de superlatifs à chaque "faux" évènement, comme si l'on était encore dupes. Et même en essayant d'y croire, de jouer le jeu, cela devient de plus en plus dur. Notamment lorsque l'on nous dit, haut et fort, que même une Silver Sable est "trop" intéressante pour s'en passer. C'est évidemment faux, mais même si c'était vrai, ce serait presque une raison supplémentaire pour mettre en scène sa fin. Lorsque l'on dispose de centaines de personnages, en sacrifier un tous les cinq ou dix ans ne parait pas excessif.
Malheureusement, le genre super-héroïque mainstream étant sclérosé et entretenu par des gens qui n'y apportent rien de novateur - en pensant même parfois défendre son intérêt en toute bonne foi en lui imposant un carcan absurde - l'on en vient à cette logique aporétique qui, pour préserver l'intérêt supposé d'un personnage, l'empêche d'acquérir les véritables cicatrices qui, seules, pourront lui insuffler ce charisme tant recherché (et les ventes y étant associées).

Les premiers épisodes de Superior Spider-Man font penser que Slott tient là "son" vrai bon moment sur Spider-Man. Paradoxalement, Spidey est revenu à la vie avec la mise en retrait (très temporaire) de Parker. L'idée n'est ni indigne ni stupide, et sa mise en oeuvre, particulièrement intelligente, ne jette rien aux orties, contrairement à OMD. Si l'auteur a eu du mal à convaincre lors d'intrigues particulièrement laborieuses (et ce dans un contexte tout de même difficile), il parvient ici à laisser une trace de son passage dont on pourra se souvenir avec plaisir.
D'autant que, signe qui ne trompe pas, certains se sont mis à l'insulter et le menacer, preuve qu'il a enfin commencé à écrire. Non pour choquer, mais pour installer un nouvel horizon derrière les planches. Quelque chose qui peut faire plisser les yeux pendant un temps, mais qui, une fois le changement de lumière admis, permet de (re)découvrir l'essentiel.

Seul le sirop convient à tous. C'est l'alcool des mots qui détermine le style d'un auteur. Lorsque les lecteurs commencent à grimacer, alors, le véritable travail commence... pour que de la grimace naissent un rictus puis un sourire. Jusqu'à la prochaine baffe.