22 septembre 2013

[Avant-Première] Top 10 : les mini-séries

Urban poursuit la publication de Top 10 avec la sortie d'un excellent tome #3 prévu pour décembre. Retour sur un pur chef-d'oeuvre.

La fin de l'année risque d'être marquée par deux énormes comics signés Alan Moore : une nouveauté, Neonomicon, qui sortira en VF d'ici un mois, et la réédition, un peu avant Noël, des mini-séries The Forty-Niners et Smax, se déroulant dans l'univers de Top 10.
Pour ceux qui n'auraient pas suivi les deux premiers tomes (cf. cette chronique), pas de souci, les récits rassemblés dans ce nouvel opus peuvent se lire indépendamment. Revenons tout de même un instant sur le background de la série. Top 10 suit la vie d'un commissariat dans une ville, Neopolis, peuplés de surhumains, robots et autres créatures étranges. Les intrigues policières se déroulent au milieu de scènes de vie plus intimistes, qui donnent une grande profondeur aux personnages, confrontés à des problèmes personnels variés.

La première histoire, en quatre chapitres, se déroule lors de la création de Neopolis et du commissariat surnommé Top 10. Les évènements surviennent juste après la seconde guerre mondiale, et les "héros de la science" (en gros les encapés) sont priés d'aller vivre bien sagement dans une sorte de ghetto, loin des gens "normaux". Pour tenter de conserver un peu d'ordre dans ce cloaque explosif, toute activité de justicier est interdite et la tâche de faire respecter la loi est confiée à une police composée d'agents tout aussi bardés de pouvoirs que les criminels qu'ils combattent.
Les dessins sont ici confiés à Gene Ha qui réalise un travail remarquable, dans un style rétro appuyé par une colorisation tout à fait adaptée. La ville se révèle notamment très impressionnante, aussi immense et démesurée que rendue effrayante par sa faune.
L'intrigue, elle, repose sur un affrontement entre les sangsues (des vampires immigrés) et la police, avec en toile de fond la menace d'un coup d'état militaire si la situation dérape.

L'on est immergé dans cette ambiance si particulière dès les premières planches, alors que l'on suit l'arrivée de nouveaux venus. Bien que l'époque ne soit pas la même, l'on conserve l'atmosphère de la série principale, avec des protagonistes tourmentés, s'interrogeant sur leur destinée ou, de manière plus terre-à-terre, leur sexualité.
Le propos est brillant et parvient à retranscrire l'essence de cette période, mélange de stupeur due au traumatisme de la guerre et d'espoir insensé devant les possibilités immenses offertes par un monde qui se reconstruit. De la très grande BD, même si ma préférence va à la seconde mini-série, très différente mais tout aussi passionnante.

Smax est en effet à part, tant dans le style graphique, dû à Zander Cannon cette fois, que le genre abordé. Moore se lance ici dans une relecture de la quête d'heroic fantasy traditionnelle, non en se contentant de s'en moquer mais en la sublimant. 
Pour cela, l'auteur fait appel à deux des personnages centraux de la série : Jeff Smax, flic taciturne et baraqué, et sa collègue Robyn, jeune blondinette débrouillarde. Les deux policiers quittent Neopolis pour le monde parallèle d'origine de Jeff, afin d'assister à l'enterrement de son oncle. Ils arrivent dans un univers féérique, peuplé de nains, d'elfes et de dragons. Robyn, peu à peu, va alors en apprendre plus sur le passé de son partenaire.

Première chose qui frappe dans ces cinq chapitres ; l'humour omniprésent. Même si Moore a déjà démontré l'étendue de son talent de scénariste dans des classiques comme Watchmen ou From Hell, l'on ne peut pas dire qu'il se soit imposé comme un spécialiste de la vanne, à part peut-être dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Il parvient cependant ici à faire rire en tordant et triturant les clichés communs aux grandes sagas épiques, aux contes et aux jeux de rôles.
Attention, tout ne repose pas sur le rire non plus. Les personnages sont incroyablement fouillés et attachants, l'émotion est également présente (grâce notamment à un très intelligent triangle amoureux), et le "méchant" de l'histoire s'avère être une saloperie parfaitement détestable, mais le ton est franchement à la légèreté, ce qui est aussi inattendu que réussi.

Chez Moore, l'humour cache souvent une critique sociale, souvent subtile au moins dans la forme (libre ensuite à chacun d'être en accord ou pas avec les opinions du type). Par exemple, dans le monde de Jeff - Jaffs Macksun de son vrai nom - partir en quête nécessite quelques démarches... administratives. Il faut obtenir des autorisations et remplir différents critères, comme la présence d'un magicien ou celle de trois nains. ;o)
Evidemment, l'on peut reconnaître là une critique, probablement justifiée et à peine dissimulée, de l'uniformisation de ce genre de récits, souvent très "inspirés" de Tolkien, pour ne pas dire plus. Moore se joue aussi des a priori et autres idées reçues, en montrant par exemple l'elfophobie latente chez certains personnages, mais il va plus loin en flinguant au final la tendance contraire qui voudrait idéaliser et rendre intouchable une catégorie d'individus sous couvert de lutte contre les clichés. Bien pensé, couillu et drôle.

Le travail de Cannon aide grandement Moore dans son entreprise. Non seulement le style convient parfaitement au trip "quête", mais le côté cartoony permet de rendre, par contraste, toutes les scènes sérieuses ou poignantes encore plus percutantes.
C'est une technique connue mais fort bien employée ici : personne ne sera surpris si des planches réalistes, installant un climat sombre, développent progressivement un drame. Par contre, avec des traits plus gentillets, plus naïfs, tout propos un peu sérieux devient automatiquement plus impactant (attention, ça ne crée pas de l'intelligence, elle doit être présente, mais ça la renforce, un peu comme un effet d'optique). 

Les références sont également multiples (certaines m'échappent d'ailleurs probablement). Au hasard, citons un capitaine Haddock, visible dans un bar dans The Forty-Niners, ou une version un peu "Walt Disney" de l'Argonath du Seigneur des Anneaux, dans Smax. Tant qu'à utiliser des figurants ou des monuments, autant qu'ils fassent sens.
Bref, la lecture est un pur moment de bonheur et plus l'on avance, plus l'on a envie de chialer. Parce que l'on sait que ça va faire mal quand ce sera fini, et que ce n'est pas tous les jours que l'on pourra lire quelque chose d'aussi bon. Pourtant, je n'ai pas toujours considéré Moore comme un génie, loin de là, j'ai même prétendu, à ma grande honte aujourd'hui, qu'il était l'homme d'un seul coup de génie et d'une production ensuite bien moins intéressante (cf. cet article, que j'ai un peu de mal à assumer aujourd'hui, ou la chronique de V pour Vendetta, qui mériterait sans doute d'être réécrite avec une plume dépassionnée et recentrée sur le sujet : les années passent, les opinions peuvent évoluer). Il est vrai que je continuerai toujours à cracher sur des choses comme Lost Girls, mais je dois reconnaître que Moore est un sacré putain de conteur (et qu'il a encore des surprises à nous réserver, cf. le Neonomicon cité plus haut).

J'aurais adoré pouvoir dire du mal de ces deux mini-séries, en pourfendant ainsi une entreprise bassement commerciale, mais non, je m'incline, c'est excellent. Mieux, c'est inspirant. Et même réconfortant, surtout lorsque l'on voit certains comics actuels, aussi vides qu'impuissants à faire naître chez le lecteur le moindre début d'intérêt. 
Si vous connaissez quelqu'un qui aime la BD, ce Top 10 #3 est un cadeau intéressant pour les fêtes, mais si vous connaissez quelqu'un qui ne connaît pas les comics, alors c'est un cadeau presque obligatoire, tant ces récits sont une preuve que le medium ne peut se juger en tant que contenant mais sur la seule base de son contenu. Et quel contenu dans ce cas !

Un coup de maître, une référence absolue.
Sortie prévue le 6 décembre 2013, chez Urban Comics.

+ dessins servant parfaitement les deux récits
+ excellent mélange entre profondeur et humour
+ des personnages monstrueusement humains
+ une écriture d'une intelligence remarquable
+ parfait exemple que l'art n'a pas à s'excuser lorsqu'il se permet d'être "divertissant"