22 octobre 2013

Punk Rock Jesus : oh my God !

Un clone de Jésus Christ, embringué dans une télé-réalité et finissant dans un groupe de rock punk, voilà le sujet de Punk Rock Jesus, un titre Vertigo à la hauteur de la réputation du label.

Cette histoire complète est écrite et dessinée par Sean Murphy. L'auteur se saisit de divers thèmes importants et très actuels mais il parvient surtout à aborder la question religieuse avec intelligence et sans tomber dans la condamnation facile. Mais commençons par le début du récit, aussi brillant qu'original.
Une société de production parvient à contourner la loi sur le clonage et, à l'aide d'ADN récupéré sur le Saint Suaire, obtient un clone de Jésus Christ en personne. La naissance de ce dernier va donner le coup d'envoi d'une télé-réalité qui va suivre le petit Chris sur de nombreuses années. Rapidement néanmoins, pour des raisons de sécurité, la supposée réincarnation du fils de Dieu, ainsi que sa pauvre mère, sont emprisonnées dans un complexe isolé, sous l'oeil inquisiteurs des caméras.

Dès les premières planches, Murphy nous scotche au récit. La scène d'ouverture est tendue, totalement immersive, en un mot magistrale. La suite est du même acabit. Pendant toute la première moitié de l'histoire, c'est surtout de l'industrie du divertissement et de ses dérives qu'il s'agit. Nous avions évoqué il y a peu de temps la real-TV et ses risques (cf. cette chronique), ils sont ici parfaitement mis en scène, avec ce qu'il faut d'humanité pour que l'on ressente presque physiquement la souffrance des personnages.
La deuxième partie se recentre plus sur la religion, voire la question de la foi en général, et cela sans prendre de partis pris trop grossiers. Si l'auteur condamne sans ambages l'embrigadement (traité de différentes manières), il est plus nuancé lorsqu'il aborde l'opposition entre croyants et athées (rappelons que l'athéisme est aussi une question de foi puisque l'inexistence de Dieu n'est pas plus prouvable que son existence). Ainsi, contrairement à ce que le titre pouvait laisser supposer, l'on est plus dans la réflexion, posée et sereine, que dans la provocation gratuite.

Attention néanmoins à ne surtout pas limiter ce comic au seul propos religieux. En plus de la foi et des ravages que peut commettre la télévision (et sa seule religion : l'audimat), l'auteur aborde bien d'autres sujets qui, même s'ils sont indissociables car imbriqués au sein d'une même intrigue, permettent de s'interroger sur les dérives de la science ou encore la possibilité d'une rédemption après des crimes violents. 
Là encore, l'auteur n'assène rien, il n'impose pas une idée brutalement mais nous amène, par sa maîtrise narrative, à tout doucement mettre en perspective même les faits les plus abjects ou les dogmes les plus admis. Seul Slate, le producteur, échappe à cette bienveillance et n'engendre que colère et mépris, alors que même certains membres de l'IRA (je ne parle pas du personnage principal mais de son oncle) conservent un côté humain malgré leurs actes. Ce choix n'est sans doute pas innocent : le seul personnage totalement noir et condamnable est celui qui contrôle les caméras et fait passer le flux de ses ignominies télévisuelles avant toute autre considération. 

La construction des personnages pourrait, à elle seule, faire l'objet d'une analyse poussée tant il est clair que tout ici est mûrement pensé et orchestré. Les "gentils" et les "méchants" ne sont nullement simplement déclarés, comme c'est encore trop souvent le cas dans certaines oeuvres, mais construits sur le long terme, par petites touches permettant d'insuffler de l'émotion dans le moindre flashback ou certaines cases, silencieuses mais poignantes.
Le style graphique est lui aussi d'une efficacité rare. Bien qu'en noir & blanc, les dessins sont loin d'être austères et sont porteurs d'une puissance brute qui n'empêche pas le souci du détail. Bluffant.
Niveau adaptation, du très bon travail si l'on excepte une ou deux coquilles (et toujours ce problème récurrent de confusion entre futur et conditionnel, à croire que plus aucun éditeur ne maîtrise ces temps pourtant basiques). L'ouvrage est complété par une postface de l'auteur, une intéressante tracklist, les covers originales (en couleur) et quelques dessins non utilisés. Le tout avec hardcover et pour 18 euros. 

Alors oui, ce comic est clairement indispensable. Non seulement parce qu'il se veut sérieux (sans jamais être pédant) mais aussi, et peut-être surtout, parce qu'il est divertissant et totalement abouti sur la forme, prouvant ainsi, une fois de plus, que l'on peut aborder les sujets les plus graves ou les plus iconoclastes tout en préservant l'accessibilité du récit. 
C'est typiquement ce genre de BD qui donne à ce medium toute sa noblesse et sa spécificité. L'on ressort de cette lecture plus riche, plus confiant aussi malgré les doutes qu'elle a pu instiller. Presque apaisé. Car si tous les idéaux ont été mis à mal, toutes les opinions, elles, ont été respectées. Une manière élégante de rappeler qu'un idéal n'est bien souvent qu'une idée corrompue par la certitude.

Une excellente histoire évitant habilement les pièges d'un sujet plus que sulfureux.
Excellent à tous les niveaux.

+ originalité
+ puissance graphique
+ thèmes nombreux et délicats mais brillamment traités
+ personnages profonds et attachants
+ parfait équilibre entre émotion et réflexion
- Chris, un peu moins fouillé et charismatique une fois adolescent
- quelques raccourcis factuels (sur l'IRA, Bush ou l'Amérique en général) qui peuvent éventuellement donner une image tronquée de ces sujets pour ceux qui n'en ont qu'une connaissance partielle