08 novembre 2013

It's a kind of Magic

La magie, qu'elle soit blanche, noire ou même rouge (contre toute attente, ça existe aussi !), a toujours fasciné. Certains l'ont condamnée dans le passé, d'autres s'y adonnent encore ou sortent de très sérieux ouvrages qui lui sont consacrés. Et comment en effet ne pas être au moins un peu émoustillé par une pratique qui pourrait nous faire connaître bonheur, fortune et pouvoir ? Le tout, en apparence au moins, sans trop d'efforts.
Evidemment, les auteurs se sont aussi emparés du sujet, de Tolkien à Rowling et son Harry Potter. Et comme ses pratiques "réelles", la magie dans la fiction connaît bien des déclinaisons.
(cet article est paru à l'origine dans le webzine de WEBellipses)

Il n'est peut-être pas inutile de prendre quelques instants pour parler un peu de la magie dans notre monde, au XXIème siècle. Si derrière le terme vous mettez des boules de feu, l'invocation d'entités démoniaques ou une quelconque pluie de pierres, effectivement, la magie n'existe pas. Ou disons, pour ne pas être trop affirmatif, que je nourris de sérieux doutes quant à son existence. Mais une forme de magie existe, et, comme souvent, l'on peut en expliquer les effets avec un peu de recul sur le sujet.
La magie blanche, telle qu'elle est présentée de nos jours, puise dans des techniques qui appartiennent à différents domaines, plus ou moins reconnus. Il y a évidemment des rituels, des symboles, du folklore, mais la magie blanche fait également appel à la visualisation, l'autosuggestion voire l'hypnose, à différents exercices respiratoires (à l'efficacité reconnue dans les pratiques méditatives) et même à des principes que l'on retrouve en Yoga, en médecine chinoise ou plus généralement dans les arts martiaux.
Ainsi, considérer que l'on peut transformer son facteur en crapaud grâce à la magie est évidemment ridicule, mais en déduire que puisque l'absurde est impossible, le raisonnable l'est également, ne serait guère plus malin. Car, oui, si l'on "découpe" la magie blanche en techniques explicables et sensées, alors leur somme est efficace. Ou a au moins quelques effets.

Imaginons un exemple tout bête. Une personne se sent en petite forme et, à la veille d'un examen ou d'une compétition sportive, elle pratique un rituel supposé lui faire surmonter ses problèmes. Cela commence en général par "s'ancrer" et "se centrer", des termes barbares qui en fait ne désignent rien d'autre que des exercices respiratoires et une sorte de méditation. Des pratiques dont on sait qu'elles améliorent, dans des proportions certes variables mais certaines, la résistance au stress, la concentration, voire même la lutte contre le taux de cholestérol. Ajoutons à cela la foi de l'individu et les capacités d'auto-persuasion du cerveau, et l'on se retrouve avec un "sort" efficace. L'on pourrait obtenir les mêmes effets sans le rituel, mais il permet d'ajouter un effet placebo dont il serait bête de se priver. Parce qu'évidemment, en plus des explications qui permettent de satisfaire l'esprit cartésien occidental, le côté ésotérique et mystique permet de donner du grain à moudre à cette petite partie, non avouable, de notre personnalité, qui nous fait éviter de passer sous les échelles ou nous fait faire grise mine lorsqu'un rendez-vous important tombe un vendredi 13.
C'est cette partie-là que les scénaristes tentent d'exciter régulièrement.

Lorsque l'on parle magie, l'Heroic Fantasy vient tout de suite à l'esprit. Le Seigneur des Anneaux ou encore Dungeons & Dragons sont passés par là et ont fortement marqué les mémoires. Au point de générer des parodies et, surtout, de lamentables déclinaisons. Le genre parvient néanmoins encore à engendrer de vraies belles pépites, comme le Dragon Age (publié en France par Milady) de Orson Scott Card. Dans cet univers à la fois familier et riche, les mages sont placés sous le joug de templiers, censés faire cesser leurs abus. L'on y parle visualisation (une pratique bien réelle) mais également magie de Sang, un support hautement chargé en puissance symbolique.
Dans certaines oeuvres dont l'intrigue se déroule à notre époque, la magie peut paraître plus banale, moins douloureuse et adopter un profil bas au profit de ses pratiquants, parfois très sombres et cyniques malgré leur jeune âge. C'est notamment le cas de l'acide Courtney Crumrin, de Ted Naifeh (cf. cette chronique). Le support magique est ici presque l'enfance, ses rêves et ses épreuves, même si ce n'est jamais clairement dit. Là encore finalement, un élément bien réel qui laisse des traces dans nos vies d'adultes.

L'exemple de magie "concrète" le plus poignant, le plus poétique, le plus évident aussi, vient peut-être du roman Le Roi de l'Hiver, de Bernard Cornwell, premier tome d'une excellente trilogie qui revisite la légende arthurienne. L'auteur fait évoluer ses héros dans une Bretagne antique en proie au déchirement entre vieilles croyances et "modernité" chrétienne. Surtout, il donne à la magie une explication très moderne malgré le contexte. Ainsi, lors d'une scène extraordinaire, Nimue défend les appartements de Merlin contre une horde de soldats. Après sa victoire, elle explique à l'un des personnages que sa magie n'est finalement qu'un peu d'esbroufe et de mise en scène (elle tient des serpents dans ses mains, apparait nue, le corps badigeonné de sang, elle a attaché une chauve-souris dans ses cheveux, etc). Et, devant la déception de son ami, elle continue son explication ainsi :
- Quand j’ai franchi cette porte, j’affrontai un roi, son druide et ses guerriers, qui a gagné ?
- Toi.
- Ce ne sont donc pas seulement des trucs. Ce pouvoir appartenait aux Dieux mais il me fallait y croire pour qu’il puisse opérer. A chaque instant du jour et de la nuit, tu dois être ouvert aux Dieux, et si tu l’es, ils viendront. Pas toujours quand tu as besoin d’Eux, c’est entendu, mais si tu ne demandes jamais, Ils ne viendront jamais. En revanche, quand Ils répondent, c’est merveilleux, merveilleux et terrifiant, comme d’avoir des ailes qui t’élèvent dans la plus haute des gloires.
- Jamais je n’ai vu de Dieux…
- Tu en verras. Tu dois penser à la Bretagne, comme si elle était parée de rubans de brume de plus en plus fins. De simples fils ténus, ici où là, qui dérivent et s’estompent. Mais ces fils, ce sont les Dieux, et si nous parvenons à les trouver et à leur plaire, si nous leur rendons leur terre, alors les fils s’épaissiront et se rejoindront pour former une grande et merveilleuse brume qui recouvrira tout le pays et nous protègera de l’Extérieur.
Un extrait bien trop court pour réellement rendre justice à cette scène fabuleuse (aux interprétations multiples), mais qui donne déjà à penser que bien des auteurs ont compris l'essence de la magie et son subtil rapport au réel.
Car finalement, de nombreux domaines aux noms complexes ne sont en fait qu'un genre de magie. Celle-ci étant passée de mode et, de nos jours, fortement entachée par les manipulations de nombreux margoulins et autres escrocs, il était nécessaire de recycler certains de ses principes fondamentaux sous une autre appellation.

Même lorsque la magie semble totalement déconnectée du réel, comme dans le vaste et complexe univers Marvel, certains éléments demeurent troublants. Ainsi, la Sorcière Rouge par exemple, lors de la saga House of M, va modifier la réalité et remodeler entièrement le monde. L'on est loin des limites du possible ou d'un vague effet placebo me direz-vous. Certes dans les effets, mais si l'on se penche sur l'élément déclencheur, ce qui fait que Wanda Maximoff "pète les plombs", l'on tombe sur un terrible désir d'enfant, une souffrance psychologique intense qui oblige le sujet à modifier non pas la réalité mais sa réalité. Des états que la psychiatrie connaît évidemment bien et qui, pour celui qui les expérimente, relèvent d'une certaine "magie" (empreinte il est vrai, dans ce cas précis, d'une souffrance bien réelle).

Et puis, il y a cette fameuse magie fondamentale, qui emploie des runes étranges sans cesse recombinées, qui permet d'agir à distance sur un inconnu, de modifier son humeur, de titiller ses sens.
Cette magie, c'est la nôtre, celle des mots et de l'écriture.
Dans Jeanne Dark, Grégory Lê nous montre une sorcière mais, pendant qu'elle lance des sorts ou enchante des objets, lui s'occupe aussi de magie. Celle qui peut avoir un véritable impact, même de ce côté des planches. Cela n'a rien d'occulte mais ce n'est tout de même pas donné à tout le monde. Cette magie-là, c'est ce garçon au regard halluciné, derrière sa fenêtre, qui nous intrigue et nous fait frémir. C'est ce bon gros chien placide et maniant l'ironie, qui nous amuse et nous fait sourire. C'est Jeanne et son père qui, déjà, nous séduisent et nous inspirent une certaine sympathie.     
Et, croyez-moi, cette magie-là est une bonne magie. Elle est faite d'encre et de rêves. De mots et de bulles. De couleurs et de cases. Elle ne fonctionne pas toujours, car il faut, pour la maîtriser, un travail de longue haleine, une volonté sans faille et le bon dosage entre technique pure et émotions. C'est donc très casse-gueule et, souvent, ça rate.
Mais lorsqu'elle fonctionne, lorsque vous touchez des milliers d'inconnus à distance, alors, tous les auteurs vous le diront, c'est, comme le dit si bien Cornwell, avoir des ailes qui vous élèvent dans la plus haute des gloires.

Par contre ami lecteur, ouvrir un livre, qu'il soit fait de pixels ou de papier, n'a rien de dangereux. Car la magie des écrivains a ceci de particulier qu'elle ne peut s'exercer sans l'accord et la participation active du lecteur.
Sigmund Freud a dit qu'au commencement des temps, les mots et la magie étaient une seule et même chose. Rien n'est plus vrai. Et c'est cette interaction, ce mariage primordial, que les artistes recherchent encore. En chantant les mots, en les dessinant, en les tordant ou en y mettant le feu. Tout cela dans un but. Le but magique et bien réel d'illuminer de lointains regards.
Peut-être pour se prouver que l'on n'est pas seul et que, quelque part dans les ténèbres, l'on peut s'adresser à quelqu'un. Avec franchise. Avec audace.
Avec espoir.