21 janvier 2014

Metropolis

Nous embarquons aujourd'hui pour Metropolis, cité uchronique ayant donné son nom à la nouvelle série de Serge Lehman. 

La première guerre mondiale n'a jamais eu lieu. Au lieu de s'entretuer, français et allemands ont édifié une immense ville dans l'Interland, symbole de la réconciliation. La mégapole n'est cependant pas exempte de crimes. Après un attentat particulièrement meurtrier, l'inspecteur Faune découvre des cadavres dans les sous-sols de la ville. De "vieilles choses mortes", déshumanisées et abandonnées. 
Pour mener à bien cette enquête, Faune va devoir faire équipe avec le commissaire Lohmann, sous la supervision du docteur Freud. Un psychiatre ne sera en effet pas de trop car, outre le fait que les deux flics ont eu des problèmes psychologiques par le passé, d'étranges évènements commencent à survenir dans Metropolis : la statue d'un soldat remplace celle d'un philosophe, des livres étranges apparaissent dans les librairies... quelque chose est en train de modifier l'Histoire.

Romancier, auteur de nouvelles et d'essais, Serge Lehman avait déjà fait montre de ses talents de scénariste avec La Brigade Chimérique, œuvre qui se penchait sur les super-héros européens et commentait leur quasi absence dans notre culture. Cette fois, l'auteur reprend le concept de Metropolis mais, au lieu d'en faire un nid de surhumains, il la présente comme le lien entre deux nations ennemies ayant grandement contribué à façonner l'Europe moderne.
Metropolis, littéralement "ville mère", devient ainsi un élément central du récit. Elle vit, parle, cache des secrets dans ses entrailles tout en pointant ses tours vers le ciel... 
Avec Lehman, comme souvent, il faut s'attendre à ce que tout fasse sens. L'inspecteur Faune, par exemple, est ainsi lié à la cité de manière presque charnelle, la ville étant présentée comme sa "grande mère". 
Mais tout ne se limite évidemment pas aux ruelles et aux immeubles.

Après une première touche de fantastique, l'on plonge dans un thriller sombre, aux références nombreuses et aux non-dits subtils. Churchill, Freud, Fritz Lang ou Briand sont de la partie, ancrant l'intrigue dans un passé fragile, malmené et habilement revisité. 
Techniquement, Lehman fait preuve d'une rare virtuosité dans la narration. Les personnages principaux prennent peu à peu de l'envergure alors que des pans de leur passé sont dévoilés. L'exploit est triple puisqu'il faut dans le même temps installer l'intrigue policière, donner de l'épaisseur aux protagonistes et rendre crédible et intelligible une utopie hors du temps, uniquement rattachée à nous par quelques noms célèbres.
Graphiquement, le travail de Stéphane De Caneva est tout simplement exemplaire, tant pour ses plans spectaculaires sur la ville que dans la manière de traiter les personnages, avec une touche rétro qui ne verse jamais dans le "vieillot". La colorisation, de Dimitris Martinos, est également pour beaucoup dans la réussite de cette ambiance visuelle.

L'histoire est prévue en quatre tomes, chez Delcourt qui signe ici probablement la plus belle opération éditoriale de ce début d'année.
Démesurée, multigenre, addictive, cette BD bénéficie de la maîtrise d'un auteur qui a les moyens, intellectuels et techniques, de son ambition, ce qui n'est finalement pas si courant que ça.
A posséder absolument.

+ ambiance rétro sans codes narratifs éculés
+ une vraie tension qui s'installe avec pourtant fort peu de complaisance envers le sordide et le gore
+ une Metropolis fascinante
+ le savoureux mélange entre polar, thriller psychologique, uchronie et fantastique
+ des planches élégantes et efficaces
- le prix, un poil élevé (par comparaison, les Girls, du même éditeur, sont moins chers et contiennent bien plus de pages)