31 mai 2014

Perkeros : Comics, Finlande & Heavy Metal

On se plonge dans la vie d'un petit groupe de metal amateur avec Perkeros, la grosse et bonne surprise du mois !

Axel est un jeune étudiant, passionné de musique, qui est guitariste et chanteur dans un groupe. Son groupe. Celui pour lequel il est prêt à tout sacrifier, même sa vie amoureuse. 
Autour de lui, la jolie Lily est au synthé, Kervinen, un vieux concierge, est à la basse, et les percussions sont aux mains d'un... ours. 
Mais Axel a deux défauts majeurs. Il a un énorme trac, qui le conduit parfois à gerber sur scène au lieu de chanter, et il se met parfois à... bégayer au plus mauvais moment. Un nouveau chanteur semble donc indispensable pour que le groupe puisse prendre son envol. Mais pour cela, il va falloir mettre sa fierté de côté...

Alors, est-ce qu'une BD finlandaise peut se ranger dans les "comics" ? Sans doute, puisque de toute façon "comic" désigne en anglais n'importe quelle bande dessinée et que l'un des auteurs emploie lui-même le terme sur son blog. Et puis, quand c'est aussi bon, ce serait bête de se priver pour une simple question de géographie, non ? Car ce Perkeros est mon grand coup de cœur du mois, lu d'une traite avec un grand sourire aux lèvres (et ceux qui ont lu cet article/hommage à Iron Maiden comprendront pourquoi).
Le duo aux commandes est composé de JP Ahonen et KP Alare. Deux parfaits inconnus pour ma part, mais des mecs qui aiment le hard rock et la BD ne peuvent pas être de mauvais bougres.

Le récit se concentre donc, comme on l'a compris, sur les déboires et petits succès d'un groupe de passionnés qui tentent de percer dans le monde de la musique, en écumant les bars pour accumuler un peu d'expérience et de public. Mais, et c'est là où ça devient intéressant, l'histoire va bien plus loin que ce simple cliché et parvient à se transformer tour à tour en love story contrariée, en métaphore brillante sur le pouvoir de la musique et même en récit fantastique à tendance horrifique.
C'est riche, très riche. Et bien foutu.

Niveau dessins, c'est aussi beau qu'inventif. On ressent "physiquement" la puissance des riffs et des mélodies inspirées lors des concerts : rarement un objet pourtant silencieux aura été aussi loin dans l'évocation du son et des sensations qui vont avec (je n'ai volontairement pas mis ce genre d'exemple dans les photos qui illustrent cet article, car en général, il s'agit de doubles-pages, précédées par une construction et mise en condition complexes, qu'il vaut mieux découvrir lors de la lecture) . 
Pourtant, inutile d'être un mélomane (ou un metalleux) pour apprécier ces 180 pages. Le propre d'une bonne histoire est de transcender son sujet, et Perkeros y parvient de bien des manières. L'humour tout d'abord est constant. Certaines répliques fusent avec brio et intelligence et nous cueillent lorsque l'on s'y attend le moins. Et le personnage principal est un monument de savoir-faire : passionné, maladroit, buté, parfois de mauvaise foi, il n'en est que plus humain, réel et sympathique.

Quant aux références musicales, elles existent et sont loin d'être dégueulasses. Elles sont même parfois utilisées pour balancer des vannes. Par exemple quand le leader du groupe annonce qu'ils vont faire un "petit Ace of Base pour se chauffer", avant de se reprendre et de préciser, paniqué "Ace of Spades ! Spades !"
Il faut connaître Motörhead et le groupe précité pour apprécier la vanne, mais avec la tronche des personnages en plus, elle est purement magique. ;o)
Il y a bien sûr également quelques "reprises" dans l'ouvrage, notamment de Protest the Hero et Pain of Salvation. Pas la peine de s'attendre à trouver ces groupes sur NRJ ou dans les "tops" de D17, c'est un peu trop "pointu" on va dire. Ne comptez pas sur moi pour vous classer ça dans l'une des 8547 catégories de metal (mathcore mélodique, post-hardcore, death progressif et j'en passe), perso, je n'utilise que deux catégories : "putain, ouaiiiiis !!" et "beurk" (je gagne en clarté ce que je perds en précision), et les deux groupes sont, chez moi, dans la première.

Rassurez-vous, il y a aussi (pour les besoins de vannes, souvent) des références à des trucs plus connus, comme Britney Spears (je ne sais pas pourquoi, mais dès que l'on veut vanner en musique, on pense à elle). Les termes techniques (djent, tapping, outro...) sont rares et relativement compréhensibles dans le contexte, même si les musicos risquent de savourer différemment. 
Mais ce qui emporte vraiment le morceau (c'est le cas de le dire), c'est cette facilité à rendre tout crédible, d'une situation dramatique à un moment de doute, en passant par un questionnement amoureux ou même un trajet (très rock n'roll aussi) en scooter. On est dedans, du début à la fin (et pourtant, je rappelle que le batteur est un ours !). 

D'un point de vue pratique, c'est du grand format avec hardcover. Et pour le prix très raisonnable de 17 euros ! (180 pages tout de même)
On trouve à l'intérieur un petit fascicule qui présente les membres du groupe et liste leurs sources d'inspiration ou leurs formations antérieures (Kervinen étant le plus vieux, on va remonter jusqu'à Simon & Garfunkel, King Crimson ou Genesis). 
La traduction est nickel à part deux "kestu" et "kesta", qui n'ont pas lieu d'être (en quoi un "qu'est-ce tu" serait moins signifiant ?). Vraiment pas grand-chose à reprocher sur l'ensemble.

Une excellente BD, véritable hommage graphique à la musique en général et au metal en particulier.
Drôle, beau, original, intelligent : un putain de "perfect" !

+ de superbes planches qui permettent de rendre compte de la puissance magique de la musique
+ des personnages attachants et bien pensés 
+ un humour imparable, qui tape fort et juste, en se moquant même des a priori véhiculés au sein du milieu metalleux
+ un mélange des genres bien dosé
+ des références pointues qui ne nuisent cependant pas à la compréhension de l'ensemble
+ une adaptation française de qualité
+ heavy metaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaal !!
- le côté fantastique light remplacé sur la fin par des monstres qui n'étaient peut-être pas indispensables