24 juin 2014

Ma part


Le réveil affichait sept heures lorsqu’il se mit à sonner et à vibrer sur la table de nuit. Une petite danse mécanique et matinale qui prit fin lorsque Joshua l’arrêta d’une petite tape sur le dessus. C’était le mercredi matin et comme tous les garçons de onze ans, Joshua devait se préparer pour aller à l’école primaire. La main encore sur son réveil, le jeune garçon ouvrit les yeux peu à peu, déçu d’abandonner si vite les bras de Morphée. Et pour cause, dès qu’il fut réveillé, il le sentit à nouveau, ce malaise, cette douleur poignante qui lui déchirait les entrailles. C’est donc avec une main sur un ventre très endolori que Joshua sortit du lit. Cette douleur, il ne la connaissait que trop bien. Ce n’était pas la première fois qu’il la ressentait mais il n’était pas pour autant capable de l’apprivoiser. Pourtant, le soir d’avant, Joshua avait essayé et il y était presque parvenu ! Il se donnait corps et âme à chaque instant mais sa bonne volonté était instantanément balayée par une force qui le dominait totalement. Une force qui le destinait à ridiculiser toute sorte de Gargantua. Tel un supplicié, Joshua semblait n’être sur cette Terre que pour une seule chose et, fidèle à ce rôle mythologique, il s’exécutait et effectuait inlassablement les mêmes gestes chaque jour et donc, les mêmes erreurs. Sans savoir pourquoi, sans motivation aucune, sans pouvoir résister. Un être maudit.
Debout, le jeune garçon se dirigea vers la fenêtre. Ses pieds nus écrabouillèrent quelque chose. Il savait de quoi il s’agissait. C’était les restes d’un paquet de gâteaux à la vanille décimé la veille. Bientôt, il allait marcher sur autre chose, le paquet de chips ou alors les quelques papiers de barres chocolatées qui s’accumulaient à côté de son lit. Ça aussi, il le savait. Arrivé à la fenêtre, il ouvrit les volets et laissa cette dernière entrouverte. Il ne fit pas attention aux cadavres de nourritures qui parsemaient sa chambre et rejoignit la salle de bain. Là, il évita le miroir accroché au mur et monta immédiatement sur le pèse-personne. Sans aucune surprise, Joshua découvrit comme tant d’autres matins qu’il avait grossis. L’enfant caressa son ventre de la main droite pour tenter de calmer la douleur. En vain. La nourriture et le reste avaient eu raison de lui hier soir. Tout en se lavant les dents, le jeune garçon alluma son poste radio.

« Balance. Santé, attention à ne pas trop vous lâcher… »

Sur ces mots, Joshua éteignit la radio avec une certaine colère. « Merci du conseil », pensa-t-il ironiquement. L’enfant sortit de la salle de bain puis alla enfiler son jogging et son pull noir. Une tenue qu’il ne quittait plus depuis quelques semaines malgré les moqueries de ses camarades de classe et les remarques de sa maîtresse. En premier lieu, il l’avait mise pour être à l’aise. Quelques jours plus tard, c’était pour tenter de dissimuler les quelques kilos qu’il avait pris. A présent, ce n’était plus une option. Ces vêtements étaient devenus les seuls qui lui allaient encore.
Habillé et son sac sur le dos, il descendit les marches en bois qui grincèrent sous chacun de ses pas. Il donna une caresse à Moïse, le cavalier king charles de la famille, et rejoignit la cuisine. Il posa son sac sur la table en faisant très attention de ne pas faire de bruits car comme il en avait pris la mauvaise habitude, son père s’était encore endormi la nuit précédente devant la télévision et n’était donc qu’à quelques pas de là.
Face au frigo, Joshua hésitait. Il repensait à son horoscope. Si de premier abord il avait pensé que celui tout en haut s’était moqué de lui, il se disait à présent que c’était peut-être le signe qu’il attendait. Peut-être que le moment d’apprendre à se contrôler était venu. L’enfant hésita longuement mais comme il s’en doutait, il n’allait pas pouvoir faire grand-chose. Il avait faim. Le garçon tendit la main et sortit une brique de lait et deux yaourts à la pistache. Devant le placard adjacent, il se mit sur la pointe des pieds et sortit un paquet de gâteau au chocolat ainsi que sa boîte de céréales préférée. Il versa la moitié des céréales dans son immense bol, offert tout récemment par son père avant de noyer le tout dans un demi-litre de lait. Joshua, cuillère en main, entama  alors son petit déjeuner tout en fouillant dans le paquet pour trouver le fameux cadeau-surprise. Il ne lui manquait plus que « Libra », son personnage préféré d’un dessin animé à succès du moment, afin de compléter sa collection. Mais cette fois encore, il allait devoir retenter sa chance plus tard. Il avait à nouveau reçu un aimant représentant « Gemini », l’anti-héros.
Quelques dix minutes plus tard, et ce malgré le déjeuné copieux qui avait été préparé, Joshua avala son deuxième et dernier yaourt avant de débarrasser la table. Il était sur le point de déposer son bol et sa cuillère dans l’évier lorsque, par mégarde, il le laissa tomber par terre. Joshua fit volte face et regarda fixement son père. Il dormait toujours. Le jeune garçon s’empressa alors de ramasser les éclats qui s’étaient éparpillés un peu partout au hasard dans la cuisine. Il mit tous ces restes dans un sachet qu’il engouffra rapidement dans son sac à dos puis rejoignit la porte lorsqu’un nouvel objet heurta le sol. Le père du jeune garçon s’était retourné et d’un mouvement trop brusque, avait donné un coup dans la petite table à côté de lui. Trois de la douzaine de canettes de bières qui étaient entreposées là, tel un trophée, venaient de se briser sur le sol. « Fausse alerte », pensa-t-il avant de refermer la porte sans bruit aucun. Calmé mais pas encore tiré d’affaire, le jeune garçon rejoignit le jardin de Monsieur Vasnetsov, son voisin d’en face. Il reprit son sachet en main et le plongea au fin fond de la poubelle de ce dernier. Mais même si Joshua essayait tant bien que mal de gagner du temps, il avait bien conscience au fond de lui que quoi qu’il puisse faire, il allait avoir une nouvelle « discussion » avec son père très prochainement.
Ainsi, et avec l’esprit à peine plus allégé, Joshua rejoignit enfin l’arrêt de bus. Là, comme à son habitude, il sortit une barre chocolatée de son sac à dos et s’assit sur le trottoir, à quelques mètres de l’arrêt, dans une petite impasse qui ne voyait que très peu de passants. De là et en restant discret, il pouvait observer la route et les autres jeunes adolescents attendant le bus mais surtout, il pouvait les voir sans que ceux-ci puissent le voir lui. « Abandonnes tout espoir toi qui t’approche de l’arrêt de bus », pensa-t-il en son fort intérieur sur le ton de la résignation.
Ce n’est que quelques instants plus tard que le bus arriva enfin. Patrick, le chauffeur attitré de ce trajet depuis bientôt douze ans, fit entrer les enfants qui attendaient à l’arrêt puis patienta encore quelques secondes, le regard rivé sur le rétroviseur droit, observant l’image de Joshua qui se rapprochait de plus en plus. Une fois à l’intérieur, Patrick lui fit un clin d’œil, un sourire non dissimulé ainsi qu’un « Salut, Joshua » très enjoué. L’enfant salua Patrick comme tous les matins, le remercia de l’avoir attendu avant de se retourner vers le reste du bus qui n’avait pas fait attention à lui. Le bus, un véhicule de transport en commun pouvant transporter plusieurs dizaines de passagers. Pour la plupart des gens en tout cas. Car pour Joshua, le bus n’était rien d’autre qu’un lieu où cris et chahuts se mélangeaient pour façonner une sorte de brouhaha presque animal. Et dans tout règne animal, si l’on est trop faible, trop lent ou trop stupide, la suite des évènements ne se fait pas attendre : on se fait bouffer ! Joshua avait cette image des animaux qui prenaient un malin plaisir à poursuivre leur proie, tiraillés entre la faim et l’envie toute simple de se défouler. Il savait bien que sa place était loin, très loin d’être au sommet de la chaîne alimentaire mais il n’y pouvait rien. Les faibles étaient destinés à être avalés par les plus gros et comme tout petit animal, Joshua n’espérait plus qu’une chose, se faire avaler le plus tard possible. Le jeune garçon fit ses premiers pas dans cette petite jungle et s’installa discrètement à la première place libre dépourvue de voisin.
            Dans la cour de récréation, Joshua se mit une nouvelle fois à l’écart. Il vit de loin Sylvie, Amanda, Lionel et d’autres enfants de sa classe jouer mais ne voulut pas les rejoindre. Il préféra s’asseoir seul, à l’abri des regards, pour manger deux barres chocolatées. « Les deux dernières », s’était-il dit. « Cette fois, je tiendrai bon ! ».
            Lorsque la cloche sonna enfin, Joshua rejoignit le reste de sa classe en baissant la tête. Sans dire un mot à ses camarades, il se plaça aux côtés d’Estelle. Les enfants étaient à présent deux par deux devant leur maîtresse d’école respective. Pour Joshua, il s’agissait de madame Gaboro. Une dame assez âgée et plutôt sévère mais que les parents d’élèves jugeaient compétente à l’unanimité. Cette dernière leur dit bonjour en souriant tout en comptant les élèves avant de les faire monter dans le silence. A l’intérieur de la salle de classe, Josha prit sa place, toujours en évitant de croiser le regard de la maîtresse. Par chance, il était un peu plus grand que la moyenne et avait donc été placé au fond de la salle. Il était sauvé.
— Qui peut me dire ce que nous avons vu hier ? demanda la maîtresse après s’être intéressée rapidement à ce que les enfants avaient fait la veille au soir.
— On a fait du calcul mental.
— Très bien. Qu’avons-nous vu d’autre ?
— Une dictée super difficile, intervint un autre.
— Elle était si difficile que ça ? Elle était très facile, oui ! répondit la maîtresse.
Les voix des enfants se firent entendre à l’unisson afin de montrer leur mécontentement.
— Elle était longue et y’avait plein de mots ! hurla l’un.
— « Superstition », on pouvait pas l’écrire, on ne savait même pas qu’il existait ! hurla un autre.
— C’était le seul mot compliqué de la dictée. D’accord, d’accord, nous prendrons plus de temps lors de la correction si elle vous a semblé difficile.
Voyant que personne n’avait rien remarqué, Joshua commença à baisser sa garde. Tout semblait aller pour le mieux. Par contre, il n’en pouvait déjà plus. Il avait faim. Il n’avait pas envie de sortir une nouvelle barre chocolatée. Il ne voulait pas que l’on se moque de lui. Mais il n’y pouvait rien. Son ventre criait famine. Comme si son organisme manquait de sucre, c’est une main tremblante qui sortit une barre chocolatée de son sac. Il ouvrit le papier discrètement et approcha le chocolat des lèvres.
—  Non mais c’est pas vrai, hurla la maîtresse d’école qui fit sursauter toute la classe. C’est la troisième fois cette année ! Joshua, tu viens tout de suite avec moi !
    Maîtresse, je…
— Dépêche-toi ! Marie, tu vas prévenir le professeur de la salle voisine qu’il doit surveiller également ma classe un instant.
Joshua fourra son chocolat dans la bouche et suivit la maîtresse jusqu’au rez-de-chaussée. Elle s’arrêta devant la porte la plus proche de l’entrée de l’école. Les battements de cœur de Joshua s’accélérèrent lorsque la maîtresse toqua. Il s’agissait du bureau de la directrice. Cette dernière, qui vit immédiatement ce qui n’allait pas, accourut vers Joshua.
    Qu’est-ce qu’il s’est passé, Judith ? demanda la directrice.
    Il est venu comme ça à l’école.
    Tu as mal ? demanda la directrice au jeune garçon.
    … Non.
    Tu en es sûr ? Ton père est au courant ? Il s’est occupé de toi ?
    Oui, oui, il n’y a rien de grave. Je suis tombé dans les escaliers.
    Non ! lâcha la directrice. Ça commence à bien faire ! C’est encore Lionel ?
Le jeune garçon garda le silence. Il avait chaud.
    Allez chercher Lionel, Judith.
La maîtresse revint bientôt avec le garçon.
— Lionel, fit la directrice. Je vais te poser une question et je ne vais te la poser qu’une fois. Est-ce que c’est toi qui a frappé Joshua ?
L’enfant ne répondit pas.
    Tu t’es battu avec Joshua, oui ou non ? demanda la directrice.
    Mais oui mais c’est de sa faute aussi, protesta le jeune garçon.
— Tu plaisantes, j’espère ? Dis-moi que tu plaisantes ! Non mais tu as vu ce que tu lui as fait ? reprit la directrice.
Lionel regarda en direction de Joshua et plus précisément du coquard qu’avait le jeune garçon au niveau de l’œil gauche. Il voulut répondre mais la directrice ne lui en laissa pas le temps. Elle demanda si cela s’était passé à l’école ce à quoi il répondit par un signe affirmatif de la tête.
— Je vais encore devoir convoquer ton père ! Tu n’en as pas assez ? Judith, ramenez-le en cours. Je ne veux plus le voir avant demain matin lorsque je discuterai avec son père.
Alors que Lionel était raccompagné par la maîtresse, la directrice demanda encore des détails sur la bagarre. Comme Joshua préférait rester vague, elle décida de le raccompagner à son tour en salle de classe.  
Quelques heures plus tard, la journée s’acheva enfin. Une journée durant laquelle Joshua avait encore englouti en catimini une quinzaine de barres de chocolats. A l’extérieur de l’école, il posa son sac au sol et s’adossa contre le mur. Si des parents repartaient déjà avec leurs enfants, Joshua savait pertinemment que son tour n’allait pas être pour tout de suite. Il devait attendre l’arrivée de son père encore une quarantaine de minutes après la sonnerie. Trente s’il avait de la chance.
Dix minutes plus tard, Joshua se retrouvait déjà seul devant l’école. Le jeune garçon allait s’asseoir par terre lorsqu’on l’interpella. C’était Lionel qui s’était dépêché de déposer son sac afin de revenir le plus rapidement possible devant l’école. Il se dirigeait d’un pas rapide vers Joshua qui, de son côté, ne le quittait pas des yeux.
— Cette connasse de directrice a appelé ma mère, fit-il toujours en s’approchant de l’autre enfant.
Joshua commença à paniquer.
    Je ne voulais pas, je…
— Je suis puni de télévision pendant un mois ! Un mois, répéta-t-il. Et encore, mon père n’est pas rentré du travail. Il va me tuer lorsqu’il va apprendre tout ça, putain.
— Je m’excuse, Lionel. J’ai tout fait pour qu’ils ne remarquent rien. Je voulais que ça reste entre nous, répondit Joshua tandis que Lionel n’était plus qu’à quelques pas de lui à présent.
— On peut pas continuer comme ça. Amis ou non, j’en ai assez d’être toujours puni pour rien. Tu n’as qu’à dire quel autre enfant te frappe vraiment. Moi, j’arrête ! A partir de maintenant, je ne dirai plus que c’est moi qui te frappe. Tu vas devoir te débrouiller tout seul ou dire toute la vérité.
Sur ces mots, Lionel repartit. Joshua se sentit abandonné. Il avait l’impression que son seul ami de l’école, venait de lui tourner le dos. Et ce n’était pas l’unique problème. La faim était de nouveau là. Vaincu, il ouvrit son sac et y plongea sa main, une nouvelle fois tremblante. Après quelques instants, Joshua arrêta de chercher. Sa main n’avait rien trouvé. Le jeune garçon ouvrit entièrement la fermeture éclair de son sac à dos avant de le vider au sol. Plus rien. Et sa faim devenait incontrôlable. Il se sentait de plus en plus faible. Joshua regarda dans la poubelle qui se trouvait à côté de lui mais n’y trouva rien. Il remit tout dans son sac et voulut rejoindre les quelques passants qui marchaient au loin lorsque ses jambes refusèrent de faire un pas de plus. Il tremblait à présent de tout son corps. Sans perdre une seconde de plus, Joshua rouvrit son sac, sortit son agenda et en arracha des pages entières qu’il mit en bouche. Une journée, puis trois, puis une semaine, puis trois semaines, puis deux mois,… Il ne parvint à reprendre le contrôle de son corps qu’après avoir avalé la moitié de son agenda. Cette faim qui le tiraillait semblait revenir beaucoup plus souvent que par le passé.

épisodes précédents
1. Le compte à rebours final

à suivre... (d'ici deux à trois semaines)