21 août 2014

Sélections UMAC : trois polars, à voir ou revoir

Vous êtes écœuré par les adaptations de comics et n'en pouvez plus de voir des pubs partout pour Les Gardiens de la Galaxie ? UMAC vous propose une sélection de films de qualité, à petits prix et dans un genre précis. Pour aujourd'hui, c'est le polar qui est à l'honneur.

Bound : sexe & mafia
Avant de réaliser leur mythique trilogie Matrix, les frères Wachowski sortent discrètement un petit film, léché et très maîtrisé, qui se veut être une sorte de huis clos sulfureux.

Corky, une jeune femme qui vient de sortir de prison, est employée pour retaper un appartement qui jouxte celui d'un mafieux. Elle rencontre rapidement la petite amie de ce dernier, Violet, qui tombe sous son charme et la drague lourdement.
Alors qu'une relation plutôt risquée s'installe, Violet confie à Corky vouloir changer de vie. Pour cela, elle pourrait compter sur deux millions de dollars (un petit pécule, ça aide toujours à démarrer dans la vie) qu'elle envisage de piquer à son mec. Qui est donc un gangster de la mafia, si vous avez bien suivi. Et ces gens étant connus pour être plutôt ombrageux, rancuniers et pas spécialement enclins à distribuer leur pognon, cela pourrait causer quelques problèmes...

Si le pitch peut sembler banal, le traitement de l'histoire par les Wachowski va transcender ce petit film. Les deux actrices principales - Gina Gershon et Jennifer Tilly - apportent bien sûr un indéniable atout charme (une sex consultant sera même embauchée sur le film [1]), mais l'ambiance chaude, feutrée et sombre sera également cruciale. Les Wachowski et le directeur de la photographie, Bill Pope, ont d'ailleurs admis avoir trouvé l'inspiration visuelle dans  les films "noirs" et certains comics, dont le Sin City de Frank Miller.

Avec un budget limité, peu de décors et sans débauche d'effets spéciaux, voilà un récit mené de main de maître et qui se revoit encore avec plaisir.
Pour l'anecdote, un studio, à la lecture du scénario, avait proposé de transformer le personnage de Corky en homme. Les Wachowski ont refusé. Et on ne va pas s'en plaindre.


Un Plan Simple : neige & pognon
Sam Raimi n'a pas fait que les Spider-Man, il a aussi réalisé de bons films. Un Plan Simple, finalement peu connu, est probablement pourtant son meilleur boulot.

Un petit bled du Minnesota, en hiver. Hank Mitchell et sa femme, Sarah, mènent une vie paisible, rythmée par leurs boulots alimentaires respectifs. Hank est raisonnable, plutôt intelligent, probablement heureux. Un jour pourtant, sa vie va basculer. Alors qu'il se retrouve au milieu des bois en compagnie de son frère, Jacob, et de l'ami de ce dernier, Lou, les trois hommes découvrent l'épave d'un petit avion de tourisme.
A l'intérieur : plusieurs millions de dollars.
Hank prend les choses en main. Parce qu'il est instruit et que son frère est un paumé, au chômage. Il va élaborer un plan simple pour leur permettre de bénéficier de cette manne financière inattendue en toute sécurité. 
Malheureusement, même les plus simples des plans ne se déroulent pas toujours sans accroc.

Bon, quand je vous ai dit en intro que Raimi faisait de bons films, ne rêvez pas, il se base sur le roman éponyme de Scott Smith (qui est ici également scénariste, ça aide), et avec une matière première pareille, difficile de se planter.
L'histoire policière, qui connaît un dénouement très... énergique on va dire, est en fait sous-tendue par une exceptionnelle étude de mœurs, un drame humain où les gens "bien comme il faut" vont se révéler cruels ou insensibles, alors que les benêts, en tout cas les types habitués à être méprisés et regardés de haut, vont balancer quelques vérités bien senties. Dans la fiction comme dans la vraie vie, ceux qui ont des grands principes plein la bouche sont ceux qui les appliquent le moins.
La relation entre Hank et Jacob est à ce titre une pure merveille, et la composition de Billy Bob Thornton est aussi juste qu'émouvante. Bridget Fonda [2], en implacable libraire transformée par l'appât du gain, tient également un rôle discret mais crucial.

Le suspense est constant et la situation s'aggrave jusqu'au dénouement final, sans jamais tomber dans le grand n'importe quoi. Quant au décor, rural et aseptisé par la neige [3], il permet, en plus de ses qualités esthétiques, de renforcer encore, par contraste, la noirceur cachée de certains protagonistes.
Un magnifique récit, profond et jamais ennuyeux.


The Big Lebowski : pipi & bowling
Difficile de ne pas vous caser, dans cette sélection, ce film culte des frères Coen. 

L'histoire est si étrange que je m'en étais servi pour tenter de démontrer, dans ce sujet sur l'écriture, que l'histoire - en gros ce que l'on peut "pitcher" - est sans doute ce qu'il y a de moins important dans un récit. Tout dépend en effet de la manière de raconter, et les frères Coen sont loin d'être des manchots à ce petit jeu.
Mais, voyons tout de même de quoi il retourne.
"Dude" (le "duc" en VF) Lebowski est un glandeur fini, perpétuellement dépenaillé, amateur de russe blanc [4] et qui n'a qu'une passion : le bowling. 
Un jour, à cause d'une homonymie malheureuse, des types débarquent chez lui et le menacent. Ils font même plus que le menacer : ils lui foutent la tête dans les chiottes et pissent sur son tapis. Un tapis auquel il tenait. Tout cela parce que sa femme leur devrait du pognon. Or, le Duc n'est pas marié.

Alors qu'il tente de tirer cet imbroglio au clair, avec les conseils de son meilleur ami, Walter - un vétéran du Vietnam - le Duc se retrouve embrigadé dans une affaire d'enlèvement, dans laquelle on lui demande de jouer le rôle d'intermédiaire entre les kidnappeurs et la famille de la personne enlevée. Entre des histoires de tricherie au bowling, une nana qui aimerait bien emprunter le sperme du Duc pour tomber enceinte et les idées, aussi saugrenues qu'inefficaces, de Walter, notre brave Lebowski va connaître la période la plus mouvementée de sa vie !

Que dire ? Ce film est génial. Une pure merveille. La casting y est pour beaucoup (John Goodman notamment, extraordinaire en vétéran monomaniaque et hargneux, ou John Turturro, en "Seigneur des Boules" pédophile...) mais tout en fait est parfaitement calibré, de la bande son (The Man in Me, de Dylan, ou encore le Hotel California, version Gipsy Kings) à la distribution (Julianne Moore, Steve Buscemi, Sam Elliott...) en passant par les dialogues, réellement hilarants (ce que bien des comédies échouent à produire). 
C'est drôle, brillant, inattendu et parfaitement rythmé.

Divertissants et intelligents ?
En tout, ces trois films devraient vous revenir, en neuf, aux alentours de 25 euros en DVD.
Pas vraiment la ruine et franchement de quoi passer une ou deux bonnes soirées.

Outre le prix modique, ce que ces films ont en commun est essentiel : ils sont divertissants. Accessibles. Faciles à aborder. Pas chiants. 
Mais cette accessibilité n'est pas "voulue", il ne s'agit pas de recettes usée et inefficaces, censées attirer le chaland. 
Il n'y a quasiment qu'un seul lieu dans Bound, Un Plan Simple se base sur la psychologie des personnages bien plus que sur leurs flingues et The Big Lebowski raconte l'histoire banale d'un anti-héros. Et pourtant, ça fonctionne. Un petit appart, une forêt sous la neige, un type en robe de chambre. Rien d'extraordinaire, si ce n'est le traitement de ces histoires, la manière de les raconter : ce qui permet de magnifier le quotidien (et, quand c'est raté, d'endormir tout le monde même avec des super-pouvoirs et des vaisseaux spatiaux).

Et puis il y a ces "petits trucs en plus", ces pépites de sens que l'on peut trouver au fil des récits.
Depuis des décennies, des gens qui se font royalement chier nous expliquent ce qui est valable ou pas, digne d'intérêt ou non. Selon eux, l'Art véritable, porteur de sens, devrait être difficile d'accès, rebutant, presque opaque. Car, toujours selon eux, l'on ne peut prendre du plaisir dans la compréhension et l'enrichissement.
C'est heureusement faux.
Le fait d'être accessible et divertissant n'est pas une tare, c'est un plus. Un talent supplémentaire qui permet de s'adresser au plus grand nombre. On peut étudier les mathématiques et la physique à l'école, s'ennuyer ferme, puis tomber des années plus tard sur un Brian Greene et commencer à comprendre que le domaine est fascinant mais qu'il est toujours systématiquement mal présenté.  
A l'inverse, il serait épouvantable de croire que l'on peut tout baser sur l'apparente facilité. Un roman ou un film demandent beaucoup de travail et de compétences techniques. Si celles-ci restent parfois cachées, c'est parce que les conteurs mettent les personnages et le récit en avant (La Disparition, de Perec, est une performance technique, c'est impressionnant, mais c'est une manière bien spécifique de considérer la performance littéraire, d'autres, moins évidentes, existent pourtant, et le fait qu'elles soient pratiquement invisibles aux yeux du lecteur fait partie de leurs qualités).

Entre les trucs vite bâclés et les œuvres prétentieuses qui véhiculent un élitisme absurde, il est possible de trouver un "juste milieu", un chemin pas vraiment caché mais pas trop éclairé non plus. Sans les ronces de l'impéritie mais sans les spots et le bitume impersonnel de la putasserie et du "prêt-à-consommer".
C'est cette pop culture-là, agréable et néanmoins enrichissante, que les "sélections UMAC" tenteront de mettre en avant à l'avenir.
En slalomant entre des Univers Multiples, en abordant différents Axiomes et, certainement, en faisant usage de quelques Calembredaines...




[1] Il s'agit de Susie Bright, une féministe, également écrivain, qui a été emballée par le fait que les deux personnages ne "s'excusaient" pas de leur relation mais y prenaient un véritable plaisir.
[2] Que l'on a pu voir aussi, dans un rôle très différent mais tout aussi brillant, dans le Jackie Brown de Tarantino. 
[3] Raimi a bénéficié à l'époque, en ce qui concerne les spécificités des tournages extérieurs dans des décors enneigés, des conseils techniques des frères Coen, qui venaient de tourner Fargo.  
[4] Il n'est pas gay et attiré par les slaves, le "russe blanc" est une boisson qui ressemble un peu au Baileys, sauf que l'on remplace le whisky par de la vodka : comme tous les trucs de ce genre à base de crème, c'est très bon à la première gorgée mais ça devient vite écœurant.