22 août 2014

Supreme Power : l'escadron de Straczynski

Il y a une vingtaine d’années, un vaisseau s’est écrasé sur la Terre, près de la voiture d’un jeune couple désenchanté. Celui-ci déniche alors, dans les restes de l’engin extraterrestre, un bébé vivant et la jeune femme décide de garder ce don du ciel…

Que vous soyez amateurs de comics ou non, cette introduction vous rappelle immanquablement celle du personnage de Superman, reprise sous une forme similaire dans la série TV Smallville. C’est voulu, et pourtant ce n’est pas de lui qu’il s’agit. Nous sommes dans l’univers Marvel et Superman est un personnage de DC Comics. A la grande époque de la Justice League of America, rassemblant les plus grands héros de DC (Superman donc, Batman, Green Lantern, Wonder Woman, Aquaman et autres), les éditions Marvel avaient contre-attaqué en créant avec plus ou moins d’ironie une équipe de super-héros répondant trait pour trait aux caractéristiques de la JLA : le Squadron Supreme était né. C’est de cela dont il est question, mais avec une révision des origines qui dépasse le simple cadre de l’hommage ou de la parodie. Car ces histoires ont été publiées à l’origine pour la ligne éditoriale MAX, destinée à un public plus mûr, avide de sensations fortes et profitant d’une censure moindre sur la violence et les scènes dénudées.  

Ainsi, c’est sur une Terre qui ne connaît pas (encore) les surhommes que se situe l’action, dont la trame va très vite diverger par rapport à ce que nous connaissions de prime abord. Le bébé, forcément extraterrestre, ne grandira donc pas au sein d’une famille aimante, mais sera récupéré par le gouvernement américain dans un but apparemment louable (dès le départ, on découvre ses facultés extraordinaires) : venir en aide aux plus humbles, sous le couvert d’une vision impérialiste des USA, sachant que le projet Hypérion, dont il s’agit, est directement piloté par des militaires de haut-rang. Hypérion (le nom du projet devenant le nom de code de l’individu) sera donc un jeune homme nourri des valeurs américaines, pétri de bonnes intentions… mais seul. Lorsqu’il choisira de s’émanciper, il devra affronter la vérité : sur lui-même et ses origines, sur la société dans laquelle il ne parvient pas à s’intégrer, sur les intentions de ceux qui le nourrissent et l’éduquent. Quelle sera la réaction d’un homme plus puissant qu’une bombe nucléaire, plus dévastateur qu’un séisme, au moment où il apprendra, et c’est couru d’avance, qu’on lui a menti pendant des années ? Et du coup, alors qu’il se croit seul à détenir ces pouvoirs, comment fera-t-il face à l’apparition d’autres super-êtres de son âge ?  

Nous avions mesuré sa force via des moyens conventionnels. Mais seule l’échelle de Richter accepte les données enregistrées. On parle en mouvement de plaques tectoniques ici, plus en poids. […] La seule façon de mesurer sa force, c’est en millions de morts.
On connaît Straczynski pour son implication dans Babylon V, série de SF intelligente et fédératrice, et pour la façon dont il a réécrit les origines de Spider-Man et relancé du même coup la série. Neault, grand admirateur de son travail dans le monde des comics, avait d’ailleurs rédigé une série d’articles sur trois de ses œuvres phares, toutes à lire absolument. Ici, il va plus loin, car il a le champ libre pour développer les thèmes qui lui sont chers, comme la manière dont des pouvoirs surhumains peuvent corrompre celui qui en détient, et celle dont l’humanité se positionne face aux implications qu’entraîne la naissance d’individus quasi-divins. L’auteur ne s’embarrasse pas de détails et est en cela bien aidé par le talent de Gary Frank qu’on avait admiré déjà lors de son passage sur la série Hulk : un découpage clair et dynamique, des visages détaillés et expressifs, et une aptitude ahurissante à traduire le déchaînement de puissances surnaturelles.  

Plusieurs volumes sont d’abord parus en France – attention, les #3, 5 et 6 sortent de la trame principale pour se concentrer sur un personnage (comme Dr Spectrum ou Nighthawk) ; ceux-là sont créés par d’autres artistes, comme la paire Way et Dillon pour Nighthawk, volume 5 ou Straczynski/Jurgens pour Hypérion volume 6 – avant d'être réédités en intégrale dans la collection Marvel Deluxe de Panini

Il est évident que, jugée à l’aune d’un nouveau public se passionnant pour Smallville, et peut-être bientôt pour the Flash, on se demande ce qu’aurait pu gagner cette série TV en adoptant des attitudes aussi cyniques et perverses chez les dirigeants, tout en étant, il faut bien le reconnaître, nettement plus pertinentes. On voit Hypérion passer entre les mains de plusieurs gouvernements : apparu sous Carter, développé sous Reagan et désormais sous l’égide de Clinton, le personnage demeure à la merci de militaires moins obtus qu’on ne le pensait qui étaient parfaitement, et dès le départ, conscients du danger potentiel que représente un être dont la peau est impénétrable, qui peut se déplacer sur terre et dans les airs à des vitesses stupéfiantes et dont les yeux peuvent tuer sur une simple pensée. Il est une arme à double tranchant, et un révélateur.

Dans ces pages, tout y passera, des expériences interdites menées à l’insu des dirigeants à l’éveil de nouvelles entités qui ont toutes un rapport avec Hypérion. Ce dernier, entre vérités et non-dits, devra trouver sa voie qui se résume bien vite à choisir entre dominer un monde qui lui appartient de fait, ou se mettre à son service. Refus des valeurs établies, acceptation de sa condition : qui est-il ? D’où vient-il ? Il sait, depuis le deuxième volume, qu’il n’est plus seul, ce qui ne change rien à son statut unique.