29 octobre 2014

Après 7 ans, on ne lit plus de comics !

Saviez-vous qu'il existe un âge maximum pour lire des BD américaines ? Eh oui, c'est ce qu'a pris le temps de nous enseigner Alejandro Gonzalez Inarritu dans un entretien publié sur le site Première.
Bon ben... on va prendre cinq minutes pour lui répondre quand même. ;o)

Voilà la petite phrase qui pose problème : "je comprends qu'on fasse une fixette sur les comics quand on a 7 ans, mais continuer à s'accrocher à ces histoires pour enfant en grandissant, c'est un peu dérangeant."
Commençons par apporter une précision importante : ne pas aimer les comics, ou s'en désintéresser, ce n'est pas un problème. C'est même un droit évident. Ce qui est gênant dans les propos du réalisateur mexicain, ce n'est pas son avis mais ses arguments, faux et dénotant une totale méconnaissance du sujet.

En effet, selon lui, les comics s'adressent uniquement aux enfants. C'est évidemment faux et ce n'est guère nouveau, c'est même très exactement les propos déjà tenus dans ce reportage d'Envoyé Spécial ou ce sujet diffusé sur M6. Le problème c'est que lorsqu'une contre-vérité est rabâchée jusqu'à la nausée dans tous les media, elle finit par acquérir, aux yeux du grand public, l'aspect de la vérité. 
Il n'y a pas ici, chez les journalistes auteurs des reportages, ou chez Inarritu une volonté de nuire (du moins, je ne puis le croire), simplement un manque de travail d'un côté, de connaissance de l'autre.

Imaginez que l'on vous dise demain que la musique, c'est pour les enfants. La personne qui oserait proférer une telle ânerie serait bien entendu la risée de tous. Pourquoi ? Pas parce que la musique est plus respectée que l'art séquentiel, juste parce qu'elle est plus connue. En effet, en France - et dans nombre d'autres pays - les BD les plus connues restent des BD destinées aux enfants. Cela ne veut pas dire qu'aucun adulte ne les lit, juste qu'elles sont pensées à la base pour convenir à un jeune public (Astérix, Tintin, Buck DannyLucky Luke, etc.). Ne nous méprenons pas, je ne critique pas ces BD franco-belges, que j'ai lues et que j'apprécie, je précise juste qu'elles sont destinées à la base à la jeunesse (et le fait que bien des adultes en soient également fans démontrent leurs qualités).
Seulement voilà, une BD, c'est un medium, un support, un contenant que l'on remplit comme on le souhaite. Et très logiquement, tous les artistes qui font de la BD ne s'adressent pas forcément toujours aux enfants.

Alan Moore (Watchmen, From Hell, Top 10, Neonomicon), Dave Sim (Cerebus), Craig Thompson (Blankets) ou Garth Ennis (Preacher, The Boys) ne sont pas spécialement réputés pour s'adresser à des gamins. Pas plus que Seagle (C'est un oiseau...), Bendis (Powers, Torso), ou Ellis (Fell, Transmetropolitan, No Hero). Mais pour le savoir, encore faut-il connaître leurs œuvres.
Ce qui pose problème pour un journaliste, censé creuser son sujet, est déjà plus excusable concernant un cinéaste qui donne son avis dans un entretien, mais tout de même, comment peut-on être aussi péremptoire à propos d'un domaine dont on ne connaît rien, ou uniquement quelques vagues idées reçues ?
De tels propos ne sont pas insultants pour les lecteurs de comics, ils sont insultants pour ce pauvre Alejandro qui, en une seule phrase, démontre l'étendue de sa méconnaissance d'un sujet qu'il n'hésite cependant pas à conchier. C'est un peu comme quelqu'un qui ne connaitrait que Chantal Goya et Dorothée et prétendrait que la musique n'est destinée qu'aux plus jeunes. Il ne démontre rien sur la musique mais plutôt sur ses lacunes personnelles.

La suite est un peu moins stupide, puisqu'il parle plus précisément des adaptations cinématographiques. Malheureusement, il en parle relativement mal. Pourtant, ces fameuses adaptations n'ont guère d'intérêt et sont même nocives à long terme (cf. cet article), mais là encore, pour les critiquer, il faut des arguments basés sur une réalité et non un pur fantasme.
Le cinéaste s'offusque notamment de ce que ces histoires soient toujours basées sur "des gens riches qui ont du pouvoir et tuent des méchants"
Hmm... au niveau du pognon, pour Batman ou Iron Man, ok, mais Peter Parker est régulièrement sans le sou, c'est même un ressort important de ses aventures, et ce depuis les années 60. Clark Kent non plus n'est pas riche. Pas plus que Wolverine. Quant au fait de tuer, manque de bol, tous les héros mainstream pratiquent le no-kill. C'en est même agaçant. 
Je suis d'accord sur le fond, la plupart de ces films sont des navets soporifiques, mais les raisons invoquées pour le démontrer sont totalement fantaisistes. 

Enfin, d'un point de vue plus philosophique, Inarritu termine en se plaignant de ne pas trouver "la Vérité" dans ces adaptations de comics, entendez par là un message.
C'est finalement ce qu'il dit de plus intéressant, mais là encore sans aucun argument. Pourquoi une œuvre artistique devrait-elle forcément aboutir à une "vérité" ? Et si l'on parle simplement de "sens", pourquoi devrait-il être explicite ? Il est bien plus élégant, pour un artiste, de cacher sous une forme divertissante un propos qu'il va habilement distiller plutôt que de l'asséner brutalement, à la hussarde. 
Je suis effaré du nombre d'artistes qui ont la prétention de faire passer moult "messages" et "vérités" sans même avoir une simple considération pour l'accessibilité de leur forme. Si l'on est si certain que cela d'avoir une révélation pertinente à faire à la plèbe, autant être populaire et donc toucher le plus de monde possible. Or, bizarrement, vous constaterez que plus un artiste est convaincu de la valeur de ce qu'il a à transmettre, plus il se fout d'être divertissant. Voilà bien pour le moins un épineux paradoxe mais qui nous permet de revenir au sujet : si la forme sans fond (les adaptations, sortes de gros "sons & lumières") est ennuyeuse, le fond sans forme l'est tout autant. Il semble étrange de se passer volontairement de cette technique salutaire qui permet de rendre agréable ce que l'on a à conter.

Au final, l'on me dira que tout ceci n'est pas bien grave, évidemment. Il me semble pourtant que lorsqu'un artiste, en une phrase bête et assassine, crache sur des milliers de ses confrères dont il ne connaît pas le travail, cela nécessite au moins une mise au point. Et puisque les media traditionnels semblent décidé à ne jamais la faire, nous continuerons, sur UMAC, à relever ce genre d'inepties. Non parce qu'il s'agit d'un avis différent du nôtre, mais parce qu'il s'agit d'un avis étayé par des arguments aussi simplistes que faux.
Les comics, et précisément les comics appartenant au genre super-héroïque, sont-ils toujours bons ? Certes non, ils contiennent ce que les auteurs veulent bien y mettre. Mais ils peuvent être matures, émouvants, surprenants, dérangeants et même - ô suprême offense - divertissants. Ce sont des pages, par nature consentantes, et si elles se couvrent parfois de défauts, il faut y voir la maladresse ponctuelle de l'humain et non condamner une forme d'art qui n'a aucune raison de perdre de son intérêt lorsque le lecteur atteint sa huitième année.

Et puis... si vraiment il est dérangeant de lire des comics après sept ans, eh bien tant mieux. Pourquoi donc devrions-nous protéger la douce tranquillité des ignorants ? 
Un âge limite pour lire... pourquoi pas aussi un âge limite pour rire, jouer ou baiser ? Oh, il y aura bien un âge limite, un jour, et il viendra bien assez tôt. En attendant, autant continuer à tourner des pages...