28 décembre 2014

Entretien avec... Stéphane de Caneva (première partie)

Le second volet de Metropolis, sorti à la mi-septembre 2014, confirme tout le bien que l'on pensait du premier album. Afin de patienter jusqu'à la sortie du suivant, Stéphane de Caneva, le dessinateur attitré, a bien voulu répondre à quelques questions.

Didizuka : Bonjour Stéphane, pour les lecteurs du blog qui te découvrent, peux-tu te présenter en quelques mots ?
S. De Caneva : Bonjour, je suis Stéphane De Caneva, dessinateur de la série Metropolis dont le deuxième tome est paru en septembre aux éditions Delcourt. Il s’agit d’une uchronie en 4 tomes, écrite par Serge Lehman et colorisée par Dimitris Martinos, et c’est aussi ma première série après quelques comic books confidentiels ou one-shots.

Quel fut ton parcours pour devenir dessinateur de BD ? Te destinais-tu à ce métier dès ton enfance ?
J’ai beaucoup dessiné enfant, de petites BD notamment, mais je n’ai jamais envisagé cette activité comme un métier. J’ai donc suivi des études scientifiques et je suis devenu ingénieur en informatique. Je continuais toutefois à imaginer des histoires dans un coin de ma tête, avec une envie de plus en plus forte de les matérialiser. Il y a 8 ans, je n’ai plus pu résister et j’ai fini par m’offrir une année pour mettre en place divers projets. Aucun n’a vu le jour, mais cette période m’a ouvert à des opportunités en tant que dessinateur.

Quelles sont tes influences artistiques ?
Elles sont essentiellement cinématographiques ou liées à la BD anglo-saxonne. Si je ne devais citer que 3 noms qui m’ont traumatisé au point de devenir « artiste », je dirais Alan Moore, Brian De Palma et Rob Bottin.

Comment s'est passée la rencontre avec Serge Lehman ? Est-il venu vers toi te proposer directement le projet ?
C’est David Chauvel (directeur de collection aux éditions Delcourt) qui m’a proposé de travailler avec Serge Lehman. Serge étant l’un des scénaristes de la galaxie franco-belge avec lesquels je rêvais de travailler, j’ai sauté sur l’occasion. Nous avons commencé par développer un projet de science-fiction qui ne s’est pas concrétisé, puis nous avons récidivé un an plus tard, sur Metropolis.

Savais-tu dès le début qu’il n’y aurait que 4 tomes ?
Oui, il a toujours été question de raconter cette histoire en 4 tomes.

Connais-tu déjà la fin de l'histoire (sans nous la dévoiler) ? D’après toi, est-ce important de connaitre le dénouement de l’histoire dès le début du travail pour mettre en place une évolution narrative et graphique ?
Il n’y a pas de règle absolue, mais il peut aussi être intéressant de ne pas se figer, a priori, sur une évolution narrative et graphique donnée. C’est pourquoi j’apprécie de ne pas connaitre à l’avance tous les tenants et aboutissants de l’histoire. Sur Metropolis, la part d’imprévu lorsque je découvre le script d’un nouveau chapitre constitue même un carburant important de mon inspiration. Je pense que cela contribue à l’atmosphère particulière de la BD. Accessoirement, le fait d’avoir un niveau d’information proche de celui des personnages permet aussi de donner à leur incarnation une certaine sincérité. L’évolution graphique se fait ensuite naturellement, en épousant le récit. Livrer le script par petites unités narratives permet à Serge de se nourrir du dessin et les deux aspects deviennent donc progressivement imbriqués. Il nous arrive d’étudier à l’avance certains partis pris graphiques, comme les « séquences Klimt » par exemple, mais concernant le récit en lui-même, je préfère qu’il reste une part de mystère.

Discutes-tu de certains points du scénario qui pourraient te gêner avec Serge Lehman ? L'éditeur a-t-il son mot à dire dans le récit ?
L’éditeur est présent par l’intermédiaire du directeur de collection, David Chauvel, qui est très impliqué sur la partie créative. Ce sont par exemple ses suggestions qui ont mené à la création de Gabriel Faune, le héros de l’histoire, qui n'existait pas dans le premier synopsis. Le directeur de collection représente aussi l’œil du lecteur et permet de corriger des détails qui nous auraient échappé. Quant à être gêné par certains points du script, pour être tout à fait honnête, ça n’est pas arrivé.

Fais-tu tes recherches graphiques avant de commencer, pendant la phase de dessin ou les deux ?
De préférence avant. Sur Metropolis, il y a eu une longue phase de préétude pour nous accorder avant de commencer. Il a fallu définir l’aspect de la ville, le degré d’uchronie de l’univers et tester certaines ambiances. J’ai aussi fortement remanié mon style graphique. Une fois ce cadre mis en place, j’ai quasi exclusivement travaillé sur les planches. Lorsque de nouveaux éléments apparaissaient, je préférais les travailler en situation, directement sur les pages, et pas hors contexte.

Comment as-tu réussi à donner une touche rétro sans tomber dans la facilité et le cliché ?
En ne cherchant pas consciemment la touche rétro, en fait. Je suis passé au tout numérique après 7 clones et, paradoxalement, cette nouvelle manière de dessiner a donné à mon travail une patte vintage, au départ tout à fait involontaire. Elle s’est trouvée en adéquation avec l’histoire et je n’ai du coup pas forcé sur le côté old school. Je dessine cette histoire au présent, sans intention passéiste. La touche rétro tient seulement de l’effet de bord, ici plutôt bénéfique. Les couleurs de Dimitris contribuent aussi à ancrer l’histoire dans une époque tout en lui apportant une note singulière.

Si Gabriel Faune n'existait pas à la base, l'enquête aurait uniquement été menée par Freud et Lohmann?
Oui, d’ailleurs Freud était également le narrateur de cette première version. La création de Faune a permis de focaliser le point de vue du lecteur sur un héros qui ne soit pas un « titan historique », sans parler des ramifications de l’intrigue qui ont été induites par ce nouveau personnage.

Pour quelle raison es-tu passé au dessin numérique ? Certains pensent que les planches de BD dématérialisées n'ont plus vraiment de valeur... tant au sens pécuniaire qu'artistique, avec la présence de l'objet unique, la planche, face à un fichier duplicable à l’infini.
Je n’ai pas adopté le dessin numérique pour une histoire de cadence ou d’efficacité, je me suis tout simplement aperçu que je prenais plus de plaisir à travailler de cette façon. Je n’ai pas le rapport affectif qu’ont beaucoup de dessinateurs au papier et j’ai très jeune utilisé l’ordinateur comme un outil de création, donc c’est une combinaison qui ne me choque pas. Et puis il ne faut pas oublier que les planches de BD servent avant tout à créer des livres. Les pages que verra le lecteur seront quoi qu’il arrive des reproductions industrielles, qu’elles aient été conçues en dématérialisé ou pas. Les émotions, les réflexions suscitées par la lecture surgiront de ces copies et pas des originaux. Cette valeur donnée par le lecteur est la plus importante à mes yeux. La notion d’objet unique participe à une autre logique, celle du collectionneur, qui est déjà plus périphérique. Je réalise quelques planches avec encre et papier sur le tome 3 de Metropolis mais je ne considère pas leur valeur artistique comme étant supérieure à celle des autres pages. 

A suivre ici...